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Maurice Gignoux

Maurice GIGNOUX (1881-1955)

DISCOURS DE M. Léon MORET
prononcé aux funérailles de Maurice Gignoux, le mardi 23 Août 1955, à Grenoble
Mesdames, Messieurs,
C’est avec une indicible tristesse et le cœur déchiré par l’émotion que le Doyen de la Faculté des Sciences vient exprimer l’adieu suprême au collègue et à l’ami que la mort a disputé à notre affection au cours d’une longue et douloureuse maladie supportée avec un courage que je puis bien qualifier d’héroïque.
L’amitié vraie et le sincère dévouement de tous ne sauraient guérir des blessures que leur fait une telle séparation et le souvenir de celui que nous pleurons ne saurait se perdre avec la première pelletée de terre qui sera jetée sur son cercueil.
L’Académie des Sciences, la Faculté des Sciences et surtout le Laboratoire de Géologie de Grenoble, qu’il dirigea avec tant de sollicitude pendant plus de 25 ans, sont aujourd’hui plongés dans un deuil profond.
Maurice Gignoux, collègue délicieux, fut en effet un grand savant frôlé par le génie et un véritable maître dans toute l’acception du terme; et ce mot de maître prend ici sa valeur totale, car, chez Maurice Gignoux, l’homme était à la hauteur du savant et aucune compromission ne devait effleurer cette existence toute droite, uniquement consacrée à la recherche, à ses élèves et à sa famille.
Qu’il me soit permis de rappeler qu’il était plus encore pour moi et que je lui étais attaché par d’étroits liens familiaux et une amitié sans nuages, vieille de plus de 30 ans.
Je dois donc à sa mémoire d’évoquer ici les principaux stades d’une carrière qui fut exemplaire, heureux si ma voix ne faiblit à l’évocation émouvante des faits et des souvenirs.
Maurice Gignoux était né à Lyon d’une antique famille originaire de Nyon et dont les yeux s’étaient reposés de génération en génération sur la douce rive française du Chablais. Peut-être faut-il voir ,là, l’origine d’une vocation alpine qui allait naître, car, chaque année, l’on reviendra dans les montagnes ancestrales que l’enfant apprendra, auprès de son père, à connaître et aimer.
C’est un sujet d’élite et, après de brillantes études, il est reçu simultanément à Polytechnique et à l’Ecole Normale Supérieure. Sans hésiter, il opte pour cette dernière, plus en accord avec ses goûts et son besoin d’apostolat qu’il pourra satisfaire, sur le plan intellectuel, au moyen de l’enseignement direct.
Mais il a toujours aimé la vie en commun (même celle de la caserne, me disait-il) et, à l’Ecole de la rue d’UIm, dans les réunions de « turnes » où tous les sujets sont abordés, science, naturellement, philosophie, musique, il vit intensément et son camarade Charles Jacob n’a pas de peine à convertir cet alpin enthousiaste à la Géologie.
Puis, après la licence, où il fait preuve d’une grande virtuosité mathématique, c’est le grand concours de sortie. Reçu premier, en 1905, à l’agrégation des sciences naturelles, il retient l’attention de Charles Depéret, alors membre du jury, qui l’attire à Lyon dans son laboratoire et lui donne la plus belle marque de confiance qu’un maître puisse manifester à un élève en lui proposant d’étudier un sujet lui tenant à cœur et qu’il eut désiré traiter lui-même: l’histoire des vicissitudes de la vieille Méditerranée pliocène et quaternaire.
Cette thèse de doctorat, achevée en 1913, est un grand succès et l’ouvrage reçoit d’emblée une des récompenses les plus appréciées de la Société Géologique de France, le prix Fontannes. Elle reste encore la base de tous les travaux actuels dans ce domaine.
Entre temps, il avait été appelé à Grenoble, par Wilfrid Kilian, grand connaisseur d’hommes, dont il devint le préparateur. Ce ne sera pas pour longtemps, car bientôt tonne le canon de 1914 et, sans hésiter, Maurice Gignoux s’engage, mais sa mauvaise santé le fait réformer pour un an, puis verser dans le service, nouvellement créé, de la Météorologie aux Armées, où il se signale en compagnie d’un autre géologue grenoblois, Pierre Lory, également engagé volontaire.
La paix revenue, après un court passage pyrénéen comme professeur à la Faculté des Sciences de Toulouse, un grand honneur lui est confié: celui d’organiser l’enseignement de la Géologie à l’Université française renaissante de Strasbourg. On ne pouvait avoir un choix plus heureux: il laissera dans cette ville un souvenir impérissable.
Mais les Vosges et le fossé rhénan ne lui font pas oublier ses chères Alpes et, chaque année, il s’y replonge pendant la période des vacances pour en scruter les secrets. Un mémoire prophétique sur la structure géologique de la Vanoise et dont les récents travaux ont confirmé les données essentielles, ainsi que ses premières intuitions sur le rôle de la tectonique salifère dans les Alpes françaises résulteront tout d’abord de ces fructueux contacts.
La période proprement alpine de sa carrière est amorcée, celle durant laquelle il va se vouer à l’étude des zones dites internes, les moins connues, et qui va voir s’épanouir son âme de chef, mais d’un chef méthodique, dépourvu de tout dogmatisme, désintéressé et n’ayant pour but que l’intérêt supérieur de la Science.
Ce n’est pas ici le lieu d’insister sur le détail de cette oeuvre exposée en de nombreux mémoires ou notes, oeuvre poursuivie seul ou en collaboration avec ses disciples et qui sera d’ailleurs facilitée par sa nomination à Grenoble, en 1926, après la brusque disparition de W. Kilian.
Qu’il me suffise de dire qu’elle a complètement renouvelé nos connaissances sur ces zones complexes et cela en faisant intervenir les idées neuves de la tectonique salifère et surtout celle de l’écoulement des masses rocheuses par simple gravité, si en vogue maintenant, pour expliquer les chaînes de montagnes plissées.
Tout ce qu’il y a de nouveau et de fécond dans cette œuvre d’une haute portée, ainsi que la substance d’un enseignement de plusieurs années, fut bientôt utilisé dans son magistral ouvrage de « Géologie stratigraphique », aujourd’hui classique et dont la quatrième édition, traduite en anglais, en polonais et même en russe, a fait le tour du monde savant.
Avec lui, l’histoire de la terre, et spécialement celle des Alpes, s’ordonne suivant un plan logique et cohérent et la science devient vraiment « la plus haute expression du sens commun ». Dans tous ses cours, où il se montrait un professeur prestigieux, aussi bien que dans ses écrits, se révèlent en outre cette justesse et cette parfaite mesure de l’expression, si méconnues de nos jours et qui, au dire de Saint Marc Girardin, sont les qualités maîtresses de l’écrivain.
S’il avait le don des idées générales et des vues personnelles, il avait aussi le goût de la recherche des applications utiles de la science. Et c’est ainsi qu’une bonne part de son activité fut consacrée aux recherches géologiques relatives aux travaux d’aménagements hydroélectriques de nos grandes vallées alpines. Son nom est pour toujours attaché aux grandioses réalisations du barrage de Génissiat sur le Rhône et son dernier ouvrage, entrepris alors que sa santé était déjà gravement compromise et qui lui a donné ses dernières joies intellectuelles, est un véritable traité des rapports de la Géologie avec la construction des barrages et autres ouvrages hydrauliques.
Tant de magnifiques recherches lui avaient attiré de bonne heure l’attention de ses pairs. Plusieurs fois lauréat de la Société Géologique de France et de l’Académie des Sciences, il avait été élu Correspondant de l’Institut dès 1932 avant d’en devenir Membre non résidant en 1946.
Il était Membre étranger des Sociétés géologiques de Londres et d’Amérique, Membre d’honneur de la Société géologique de Belgique et de l’Académie suisse des Sciences, enfin Docteur honoris causa de l’Université de Lausanne. Tout dernièrement, une des distinctions les plus enviées de la Société géologique d’Amérique, la Médaille Penrose, lui était attribuée pour l’ensemble de travaux « ayant marqué un progrès décisif de la science géologique ».
Il était officier de la Légion d’Honneur depuis plusieurs années.
Oserais-je dire maintenant ce qu’a été Maurice Gignoux dans l’intimité, en rappelant à ses amis sa souriante bonté et sa si bienveillante complaisance; à ses élèves le désir dont il était constamment agité de les aider et de leur être utile ; à ses enfants et à l’admirable compagne de sa vie tout ce qu’il fut pour eux et la tendresse infinie d’un père et d’un époux incomparable.
Et pour nous, qui avons été ses élèves, ses collègues, ses amis, quel exemple cette vie si bien remplie ne restera-t-elle pas et quelles vocations peut-elle encore susciter ?
Puisse cet hommage bien incomplet, Madame, atténuer la douleur que, vous et les vôtres, ressentez de cette cruelle séparation.
Tous ceux qui sont venus accompagner Maurice Gignoux une dernière fois et prier avec vous, et tous ceux qui, nombreux, ont été retenus loin de nous, s’associent à votre grand deuil et prennent leur part de votre affliction. J’ai la mission de vous transmettre les condoléances de l’Académie des Sciences et de vous dire encore notre profonde et respectueuse sympathie.

MAURICE GIGNOUX
par M. Raoul BLANCHARD
(Notice nécrologique publiée dans l’Annuaire de l’Ecole Normale supérieure, 1957, p. 42).
GIGNOUX (Maurice), né à Lyon le 19 octobre 1881, décédé à Grenoble le 20 août 1955. — Promotion de 1901.
C’est un littéraire qui s’est chargé de la notice de ce scientifique. Mais nous avons tenu garnison près de 40 ans dans la même ville ; nos disciplines étaient mitoyennes et nous rapprochaient ; enfin nous étions des amis.
Gignoux était lyonnais, membre de cette forte tribu des Gignoux qui, venue de Suisse, a formé une grosse colonie à Lyon et a essaimé jusqu’en Amérique. D’excellentes études aux Dominicains d’Oullins l’amenèrent en Spéciales au lycée Ampère, d’où il affronta en 1901 les concours de Polytechnique et de Normale Sciences. Admis à l’X, il se trouva refoulé assez loin sur la liste supplémentaire de l’Ecole [Normale Supérieure]. Notre candidat n’hésita pas, et ceci est du meilleur Gignoux: à La rentrée d’octobre 1901, il réintégra la Taupe d’Ampère à la stupéfaction de ses camarades, indignés de voir un Polytechnicien revenir s’assoir sur leurs bancs. Le scandale heureusement dura peu; le même jour un télégramme annonçait le succès à l’Ecole.
Il se plut beaucoup dans notre vieille maison de la rue d’Ulm où il passa quatre ans, s’étant orienté vers les Sciences Naturelles; il y devint géologue, encouragé par notre maître Wallerant, bourru bienfaisant, et par notre camarade Ch. Jacob. Premier d’agrégation en 1905, il gagnait en décembre le lycée de Besançon, après des malentendus au cours desquels Gignoux, qui ignorait tout de la voie hiérarchique, adressa directement au Ministre de l’Instruction Publique une réclamation écrite sur un frivole papier bleu clair. Mais à la rentrée de 1906, Ch. Depéret, chef de la géologie lyonnaise, lui faisait obtenir une bourse de doctorat près la Faculté des Sciences de Lyon. L’heure des travaux scientifiques était venue.
Le sujet de la thèse était original: il s’agissait des formations marines pliocènes et quaternaires de l’Italie du Sud et de la Sicile.
Gignoux parcourut l’Italie méridionale avec joie, vite familier avec le pays et ses habitants; il en rapporta un gros volume de 700 pages qui fut une révélation sur les splendides plates-formes marines exhaussées jusqu’à 1.000 mètres d’altitude. Cependant il s’était marié à Lyon et avait quitté en 1909 sa ville natale pour un emploi de préparateur à la Faculté des Sciences de Grenoble. C’est là que nous fîmes connaissance, rapprochés par nos travaux, opérant dans le même bâtiment; victimes aussi d’une commune infirmité, l’asthme, qui nous valait à chaque printemps, à l’arrivée du rhume des foins, une saison infernale. Aussi tenions-nous, à partir de mai, d’anxieux conciliabules, scrutant la température, reniflant les pollens.
Cette fâcheuse condition d’asthmatique n’empêcha pas d’ailleurs Gignoux de s’engager en 1914 dans un régiment d’artillerie, où l’on accueillit avec plaisir ce Polytechnicien manqué ; je le vois encore engoncé dans le sombre uniforme des artilleurs. Mais l’armée ne le garda pas longtemps: rhumes, crises d’asthme, bronchites, lui rendirent bientôt la vie militaire intenable. Il lui fallut revenir parmi nous, reprendre son poste de préparateur. Nous commencions à trouver qu’il s’y éternisait un peu trop: à 37 ans, brillant docteur, ses chefs ne paraissaient pas songer à le pourvoir d’une chaire de Faculté. C’est que chez Gignoux, la répugnance était totale à attirer l’attention sur lui, à tirer la sonnette ; modestie complète et aussi, chez ce savant audacieux, une touchante absence de sens pratique. On finit, en novembre 1918, par lui confier à Toulouse la suppléance d’un collègue momentanément éloigné. C’en était trop, et à son insu des interventions jouèrent; d’un coup on lui attribua, en janvier 1919, une des plus belles chaires de France, celle de Strasbourg.
Je suis peu renseigné sur le séjour de Gignoux à Strasbourg, qui a duré sept ans; je sais seulement qu’il y avait contracté de solides amitiés, particulièrement chez les littéraires. Cependant le climat ne lui convenait guère ; aussi accepta-t-il avec joie de troquer sa chaire rhénane contre celle de Grenoble devenue vacante ; il retrouvait avec enthousiasme la montagne et le merveilleux laboratoire de géologie que sont les Alpes. Alors commence, au début de 1926, la période la plus féconde de la vie de Gignoux. Il publie notes, mémoires, volumes, sur des problèmes de géologie alpestre, qui renouvellent nos connaissances et obligent les Suisses à réviser leurs conceptions ; presque tous ces travaux sont rédigés en collaboration avec son collègue et ami Léon Moret, ce qui en dit long sur les qualités intellectuelles et affectives des deux hommes. Il écrit un manuel de Géologie stratigraphique, conçu à Strasbourg, qui en est à sa quatrième édition et a été traduit jusqu’en Russie. Parmi ses travaux les plus remarquables, il faut bien citer sa « Tectonique du Sel », qui résolvait tant de problèmes irritants et démontrait que les couches salifères du Trias sont susceptibles de circuler dans le sol et d’accumuler aux points faibles des amas déroutants; puis cette majestueuse théorie de l’« Ecoulement par gravité », qui nous oblige à réviser toutes nos conceptions sur la formation des montagnes. Auréolé de tant de succès, Gignoux était devenu le premier des géologues français.
Aussi les honneurs lui étaient-ils venus ; les distinctions pleuvaient sur ce modeste. La Société Géologique de France lui accordait son prix Fontannes en 1915, son prix Gaudry en 1948. L’Académie des Sciences lui décernait son prix Cuvier en 1931, le nommait Correspondant en 1932, l’élisait enfin membre titulaire en 1946. En 1955, il recevait de la Société Géologique des Etats-Unis une distinction rarement accordée en Europe, la Penrose Medal. Docteur honoris causa de l’Université de Lausanne. Membre de la commission de Géologie de la Recherche Scientifique, du Comité de l’Office national des Combustibles liquides. Officier de la Légion d’Honneur. Quand nous le félicitions, il ne répondait que par le discret sourire que nous lui connaissions. Mais voulait-on l’animer, il n’y avait qu’à lui parler de sa famille, dont il était très fier et il y avait de quoi : un peloton superbe de six enfants, tous bien partis et dont le plus jeune est notre charmant camarade Dominique Gignoux. Que de fois n’avons-nous pas comparé âprement le nombre de nos petits-enfants ! Non moins sensible à l’amitié, Gignoux adorait les longues conversations où l’on abordait les sujets les plus variés, dans la fumée des pipes. Il était tout bardé d’amis; on s’en aperçut en un jour critique. Sur le vu d’une dénonciation qu’on ne saurait qualifier, ce grand honnête homme, ce patriote éprouvé, fut suspendu de ses fonctions de professeur par le Commissaire de la République en septembre 1944. Notre émoi fut grand, particulièrement chez les plus farouches résistants. Nous décidâmes, à titre de protestation, de l’élire aussitôt Président de la Société Scientifique du Dauphiné ; une pétition collective fut remise au général de Gaulle, et Gignoux fut rendu à sa chaire.
La retraite vint en 1953. Il était temps; l’asthme devenait harassant, compliqué de bronchites incessantes; la marche se faisait difficile, faute de souffle. Gignoux a passé ses dernières années enfermé chez lui, choyé par une épouse admirable. Il continuait à travailler; son dernier volume, sur les Barrages, a paru en 1955. Les amis, les élèves, ne le négligeaient pas. Nous le trouvions affalé dans un fauteuil, presque sans voix ; mais au bout d’un instant, ranimé par la conversation, il ressuscitait, prenait la direction du propos, se levait, était capable de nous reconduire amicalement jusqu’à la porte. Aussi avions-nous l’impression que ce corps frêle résisterait indéfiniment: « il nous enterrera tous! ». Mais la terrible crise qui se déclara pendant l’été de 1955 brisa cette résistance; notre ami, haletant, fut des semaines sans pouvoir s’étendre ; à la fin son pauvre cœur, qui luttait depuis si longtemps, céda. Un véritable homme de bien nous quittait, et un chrétien de haute classe.
Grand savant, être exquis, Gignoux a fait honneur à sa famille, à l’Université, à l’Ecole.

Raoul Blanchard.
Témoignage d’un ancien élève de Maurice GIGNOUX
par Jacques FLANDRIN (professeur à l’Univ. de Lyon)
Le déroulement de ma carrière, loin des Alpes et de Grenoble, ne m’a pas permis de vivre au contact de Maurice Gignoux et de bénéficier comme ses autres élèves — disciples conviendrait mieux pour un tel Maître — des richesses sans nombre que leur apportait son commerce quotidien.
Toutefois si, au sortir de mes études où son enseignement avait décidé de l’orientation de ma vie, cet éloignement m’a empêché, pour une part malheureusement trop grande, de profiter sur le plan géologique pur des conseils qu’il pouvait prodiguer à ceux qui vivaient à ses côtés, il n’eut pas le pouvoir de distendre les liens spirituels et affectifs qui, dès mes années d’étudiant, m’avaient attaché à lui et qui, à travers lui et L. Moret, me permirent de toujours me sentir membre de son laboratoire.
Aussi, des voix plus autorisées que la mienne l’ayant déjà fait avec un rare bonheur, ne chercherai-je pas à évoquer à mon tour le géologue dont l’autorité sut s’étendre loin à l’Est et à l’Ouest des frontières de notre pays. Je voudrais plus simplement rappeler d’après les longues conversations qu’à chacune de mes visites il voulait bien m’accorder certains aspects de son caractère et de son esprit et quelques-uns de ses sentiments qui, pour ceux qui l’ont le mieux connu, expliquent autant que sa valeur scientifique le rayonnement qu’il a exercé jusqu’à ses derniers jours.
Tous ceux qui ont approché M. Gignoux ont connu la bonté de son accueil, le charme et l’intérêt de sa conversation mais ces qualités, pour grandes qu’elles aient été, n’expliquent pas à elles seules la joie que ses interlocuteurs, et plus particulièrement les plus jeunes d’entre eux, retiraient de ses entretiens. Son autorité, l’étendue de ses connaissances et de ses souvenirs, sa culture incomparable auraient pu l’entraîner, comme il arrive à certains, à monologuer, à se raconter, parfois à se répéter et cette distribution de richesses aurait sans doute déjà comblé ses auditeurs. Mais M. Gignoux savait, car sa délicatesse était extrême, que s’il est facile au riche de donner et agréable à celui qui a peu de recevoir, il est encore beaucoup plus doux pour ce dernier de donner à son tour et d’oublier ainsi, pour un moment, sa pauvreté. Aussi amenait-il ses interlocuteurs à lui parler de leurs familles, de leurs travaux et d’eux-mêmes et la façon dont il savait recevoir ce que, timidement tout d’abord, avec plus d’assurance ensuite on lui apportait, créait une atmosphère de confiance dans laquelle on n’hésitait plus à se livrer entièrement. Au sortir de ses entretiens on ne savait plus alors — privilège de l’amitié et de l’amour — si la joie que l’on ressentait provenait plus de ce que l’on avait reçu à brassées ou des cadeaux, souvent pauvres en eux-mêmes mais enrichis par son acceptation, que l’on avait l’impression de lui avoir faits.
La délicatesse ne poussait d’ailleurs pas seule M. Gignoux à faire parler ceux qui venaient le visiter sur ce qu’ils connaissaient le mieux, c’est-à-dire sur eux-mêmes et sur leurs travaux; il y était conduit en outre, et plus fortement encore, par un désir constant de rester en contact, notamment à travers les jeunes, avec la vie et avec les idées nouvelles. Cette fraîcheur d’esprit, dont témoignent toutes ses œuvres et qu’il sut conserver jusqu’à ses derniers jours, était d’autant plus étonnante et admirable que sa santé avait fait de lui, avant l’heure, un homme physiquement âgé. Lorsque, dans les écrits et les conversations de ses dernières années, il parlait de la spiritualisation de la matière et de la libération de la prison des sens, il traduisait la lutte intime que, durant une grande partie de sa vie, son esprit avait livré victorieusement à son corps. Et je sais peu de spectacle plus bouleversant et de leçon plus haute que ceux qu’il offrait à ses visiteurs lorsque, cloué dans son fauteuil par l’asthme qui l’étouffait, il reprenait lentement vie par le seul effet de son esprit et de sa volonté.
Il pensait souvent à la mort et aimait en parler, mais il le faisait sans forfanterie et sans crainte car il l’avait dominée bien avant qu’elle ne l’arrache aux siens, et s’il lui arrivait parfois de regretter la vigueur physique qui lui aurait permis de poursuivre ses courses dans les Alpes, il le faisait toujours sans aucune aigreur. Il trouvait d’ailleurs une consolation à sa maladie dans la pensée qu’elle l’avait aidé à s’élever et à se libérer de certaines attaches. Je me souviens d’une conversation où, sur mon propos, il reconnut avoir échappé au danger que courent certains géologues chez qui l’âge n’a diminué ni la vigueur des jarrets ni la profondeur du souffle et qui, poursuivant leurs courses sur le terrain avec une verte ardeur, ne s’aperçoivent pas que le temps est venu pour eux de mûrir le fruit de leurs récoltes passées.
C’est dans le climat de confiante affection créé par son accueil que M. Gignoux prodiguait ses conseils, et les géologues qui venaient lui livrer le résultat de leurs travaux purent profiter de ses critiques jusqu’à ses derniers jours. La clarté de son esprit et la somme de ses connaissances lui permettaient aussi bien de relever la moindre faute de raisonnement que de saisir, dans le relevé de deux coupes, la plus fugace analogie de faciès; mais par-dessus tout il avait le don de dégager du faisceau des observations et des hypothèses qu’on lui soumettait, le fait ou l’idée essentiels, élevant ainsi ceux qui bénéficiaient de ses critiques aux vues générales dont il ne se laissait jamais écarter. Durant les vingt-sept années où j’ai eu la joie de l’approcher, je ne l’ai jamais entendu employer l’argument d’autorité auquel sa position lui aurait cependant permis de faire appel. Il voyait dans l’usage de celui-ci un signe d’impuissance et dédaignait d’utiliser autre chose que la raison pour convaincre ses interlocuteurs. Aussi plaçait-il dans la discussion le plus humble de ses élèves sur un pied d’égalité parfaite et n’hésitait-il pas à reconnaître la valeur des arguments qu’on lui opposait et à adopter le point de vue de son interlocuteur si celui-ci lui paraissait avoir raison. On sentait dans ces rares cas là que l’idée, même la plus légère, d’un ressentiment ne l’effleurait pas car sa fierté était placée sur un bien autre plan. Et ses critiques étaient à la fois si courtoises et si clairement explicitées qu’elles n’humiliaient jamais ses visiteurs et qu’elles étaient reçues avec gratitude par les plus ombrageux d’entre eux.
Il ne devenait dur et cassant que devant la mauvaise foi, la bêtise flagrante ou la méchanceté et encore pardonnait-il ;le plus souvent celle-ci si celui qui la pratiquait à son égard faisait preuve de qualités d’intelligence dont il voulait seules tenir compte pour porter jugement.
Quelques mois avant sa mort M. Gignoux m’offrit l’ouvrage qu’il venait de publier avec R. Barbier sur les barrages et la dédicace qu’il y avait mise débutait par ces mots « en témoignage de notre commun amour pour les jeunes… ». Son affection pour ceux qui représentaient l’avenir était en effet un des traits dominants de son caractère et tous ceux qui venaient le trouver, qu’ils soient ou non ses élèves — mais sa « Géologie stratigraphique » n’avait-elle pas fait siens la plupart des jeunes géologues français ? — étaient certains d’être guidés dans le choix de leurs sujets d’études, d’être encouragés au cours de leurs recherches ou d’être soutenus lorsque, le méritant, M. Gignoux jugeait devoir les aider dans leur carrière.
Aussi estimait-il que, plus que ses propres travaux, les satisfactions que lui avait apportées sa vie de géologue provenaient surtout d’avoir diffusé des idées et d’avoir éveillé et encouragé des vocations. Chef de l’Ecole grenobloise, et fier de l’être, il ignorait cependant l’esprit d’école et offrait ses conseils et son aide à ceux qui les lui demandaient sans se soucier de leur origine. Echappant à un défaut trop répandu chez les géologues universitaires, il n’admettait pas les « chasses gardées » mais il faisait une exception formelle à cette règle en faveur des jeunes « thésards » dont le terrain, pour lui, était sacré. Enfin, s’il n’aimait pas l’arrivisme ou n’en supportait que les formes les plus atténuées chez ceux qui offraient par ailleurs des qualités réelles, il regardait également comme un défaut la timidité et la combattait chez les jeunes géologues qui n’osaient pas prendre position sur des problèmes ou qui hésitaient à publier le résultat de leurs travaux.
M. Gignoux estimait en effet que si la joie de découvrir est une des plus belles qui soient, il existe également une joie profonde, doublée d’un devoir, qui est de transmettre et de répandre le fruit de ses recherches. Il avait en effet un goût passionné pour l’enseignement et pensait qu’une connaissance non transmissible perdait une grande partie de sa valeur. C’est ce qu’il exprimait dans un passage de l’ « Exercice du métier de géologue » où l’emploi du mot « publicité » fut malheureusement mal compris de certains bien que le terme, venant de lui, ne puisse pas prêter à contre-sens. Dans ses cours comme dans ses écrits il avait le pouvoir d’éclairer et de mettre à la portée de tous, dans une langue qu’auraient pu lui envier nombre de littéraires, les problèmes les plus complexes sans pour cela céder à une schématisation dangereuse et sans masquer les obscurités qui pouvaient demeurer. Il professait une sorte d’horreur pour les néologismes et pour le charabia pseudo-scientifique sous lesquels certains cachent l’obscurité de leur pensée et prétendait que tout — en géologie tout au moins — pouvait être exprimé dans le langage du simple honnête homme.
La personnalité de M. Gignoux l’amenait à prendre sur certaines questions des positions qui surprenaient parfois ou à réagir contre certains courants d’idées ou certaines modes dont l’acceptation sans discussion lui paraissait comporter un danger.
C’est ainsi que ce stratigraphe et tectonicien éminent, qui forma et groupa autour de lui des cartographes hors de pair, n’a lui-même dessiné que peu de cartes géologiques et témoignait peu d’attrait pour le tracé des contours. Un jour où je m’en étonnais devant lui et ne lui cachais pas mon désaccord, je compris que sa position s’expliquait par le fait que sa vision des paysages géologiques était à la fois assez analytique et synthétique pour lui permettre de les embrasser sans difficulté dans leurs moindres détails comme dans leur ensemble sans que son esprit éprouve le besoin d’utiliser cette sorte de « modèle réduit » que constitue une carte géologique.
On lui reprochait également de ne pas chercher à acquérir pour lui-même et ses collaborateurs le coûteux appareillage scientifique qui fait l’orgueil de nombreux laboratoires et certains voulaient voir dans ce comportement la manifestation de je ne sais quel esprit rétrograde. En réalité M. Gignoux était tout d’abord jalousement économe des deniers de l’Etat, estimant que ceux-ci ne doivent être utilisés que pour des dépenses indispensables ou tout au moins très nécessaires. Pour lui, et il est regrettable que ce sentiment soit devenu aujourd’hui si rare, le geste de puiser sans besoin réel dans les caisses publiques ne différait pas essentiellement de celui de mettre indûment la main dans la poche de son voisin. Par ailleurs il se refusait à juger la valeur des gens d’après le montant des crédits dépensés par eux et savait que la dévotion portée à la technique pure masque très souvent une certaine indigence de la pensée. S’il reconnaissait le rôle considérable joué par la technique et les techniciens dans le développement de nos connaissances, il n’acceptait pas de confondre la première avec la science ni les seconds avec les savants.
Enfin, le libéralisme et la droiture d’esprit de M. Gignoux ne se cantonnaient pas sur le plan strictement scientifique mais s’étendaient jusqu’aux domaines où leur maintien devient généralement le plus difficile. Son attachement à sa foi et ses opinions n’intervenaient pas dans le placement de ses affections ou de son estime et c’est ainsi que nos rapports ne furent jamais altérés par l’opposition existant entre nos croyances et certaines de nos vues politiques. Dans ce domaine il n’exigeait de ceux auxquels il accordait sa confiance que la sincérité et ne montrait de rigueur — dans un sens comme dans l’autre — que pour l’opportunisme et l’hypocrisie.
Maître, la charge était bi
en lourde d’évoquer votre double personnalité de géologue et d’homme et vous m’excuserez d’avoir un peu négligé le premier, que nous avons admiré, pour rappeler — bien imparfaitement — le second, que nous avons aimé. « Ach addou… » lance le muezzin du haut de la mosquée: « Je témoigne… ». Puissent ces quelques pages témoigner des enseignements que vous avez semés et des sentiments que vous avez fait naître dans le cœur de ceux qui eurent le bonheur de vous approcher et de jouir de votre affection.
Jacques FLANDRIN, 2 avril 1957.
Le portrait de Maurice Gignoux serait incomplet si l’on ne faisait maintenant quelque place au musicien incomparable qu’il fut: à la fois exécutant et critique averti, il manifestait ainsi dans ce domaine les qualités qui, dans un autre, faisaient de lui un savant si complet.
Son extrême sensibilité le faisait participer aux sentiments profonds des Maîtres de cet art; son esprit synthétique et sa clarté lui permettaient d’exprimer cette communion intérieure. On en jugera par l’extrait suivant d’une analyse laissée par lui du Quatuor numéro 9 en Ut majeur, de Beethoven: l’image de ce « conducteur d’âme » qu’il dégage avec tant de fougue, ne serait-elle pas le reflet de sa propre personnalité ?
Sauf le final, d’ailleurs d’une incomparable puissance, ce n’est pas une des œuvres les plus orageuses, ni les plus profondes, du grand maître de Bonn. Le plaisir qu’on y éprouve vient de son équilibre, de sa parfaite clarté, et surtout de l’incomparable maîtrise avec laquelle l’auteur sait extraire d’un thème tout son contenu virtuel. Si de très nombreux musiciens, comme Chopin, écoutent chanter en eux, si d’autres, comme Mozart, écoutent chanter en dehors d’eux, sans que leur personnalité apparaisse (ce qui est, pour certains, l’idéal du classicisme), Beethoven au contraire est vraiment le maître d’un monde musical qu’il a créé en lui. Il ne suggère pas d’images, ni de décors, ni de personnages ; sa musique est essentiellement une musique de vie intérieure, de mouvements d’âme; et quand ses sursauts de volonté, de joie ou de douleur, deviennent si puissants qu’il ne peut plus s’empêcher d’y associer l’univers qui l’entoure, il apparaît encore comme un conducteur d’âmes, qui appelle les multitudes et les entraîne; on sent toujours que les chœurs qui se joignent à sa voix, ne vivent que par lui, du trop-plein de force qu’il n’a pu contenir: c’est ce que montrent les derniers quatuors, la Messe en ré, le final de la 9° symphonie; et c’est ce que laisse déjà pressentir, peut-être, le final de ce 9me quatuor…
C’est la partie capitale de toute l’œuvre… C’est le grand Beethoven qui apparaît, et conduit sa musique. Le thème initial, d’allure si classique, devient pour lui comme une proie; il le fragmente, en jette des débris aux divers instruments, le pétrit en modulations, ou au contraire en souligne l’ossature, en mettant l’accent seulement sur certaines notes. La « descente trébuchante » et le dessin de l’« interrogation chromatique », qui nous rattachaient encore à l’aimable conversation du 1er mouvement, ne reviendront plus qu’une fois. Tout le reste du final n’est qu’une ascension constante, une marche héroïque, coupée de méditations, cette fois profondes, pour reprendre haleine.
Les quatre instruments ne sont plus quatre individus, mais quatre chœurs, formant un véritable orchestre ; les multitudes accourent à l’entraînant appel du maître et viennent entonner avec lui les triomphantes fanfares par lesquelles se clôt l’ouvrage, dans une apothéose de force et d’action: la vie intérieure du grand musicien a débordé sur l’univers.

Né à Lyon d’une famille originaire de Suisse, il est, comme Emile Gueymard, reçu à la fois à l’Ecole Polytechnique et à l’Ecole Normale Supérieure. Il choisit cette dernière et en sort major du concours d’Agrégation des Sciences Naturelles en 1905. Charles Depéret, alors membre du Jury, le remarque et le fait entrer comme préparateur dans son laboratoire à Lyon avec un sujet de thèse qui n’avait rien d’alpin puisqu’il s’agissait d’étudier les dépôts marins du Pliocène et du Quaternaire méditerranéens. Cette thèse, soutenue en 1913, révélait de telles qualités de stratigraphe et un tel esprit synthétique qu’elle valut à son auteur le prix Fontannes de la Société géologique de France en 1915.
Entre-temps il avait été appelé à Grenoble par Wilfrid Kilian dont il était devenu l’assistant en 1909. Sa carrière, interrompue par la guerre 1914-1918, reprend à Grenoble mais pour fort peu de temps car il est nommé professeur à Strasbourg. Mais le climat ne convenait pas à son tempérament asthmatique et, surtout, il se sentait attiré par les Alpes où il avait commencé quelques travaux, soit thématiques, comme la tectonique salifère, soit de description régionale, en Vanoise, avant d’être appelé à Grenoble. Ainsi débuta une magnifique carrière alpine dont nous allons évoquer les principaux résultats qui lui vaudront tous les honneurs. L’Académie des Sciences lui décerne le prix Cuvier en 1931 avant de l’accueillir en son sein en 1946. La Société géologique de France lui attribue le prix Gaudry en 1948, pour ne citer que les principales distinctions.
Il prit sa retraite en 1953 mais n’en profita pas longtemps puisqu’il mourut d’une crise d’asthme en 1955.
Dès son entrée en fonction à Grenoble, Gignoux avait été attiré par les zones internes alpines où subsistaient le plus d’inconnues, notamment la Vanoise qu’il avait commencé à étudier quand il était encore à Strasbourg. Il était surtout intrigué par les conclusions de P. Termier qui y voyait une couverture sédimentaire réduite au seul Trias alors que lui pressentait une série complète, de type briançonnais mais défigurée par le métamorphisme. Il comprit très vite que la Vanoise n’était pas le bon point de départ en raison même de ce métamorphisme et qu’il fallait d’abord aller plus au sud, là où la zone briançonnaise est plus lisible. Il fut aidé par Léon Moret, son assistant à Strasbourg dès 1919, mais qui l’avait précédé à Grenoble en 1923 comme maître de conférences.
C’est le début de sa grande période briançonnaise qui ne se terminera qu’à la veille de la deuxième guerre mondiale et aboutira à un ouvrage :  » Description géologique du bassin supérieur de la Durance « , écrit en collaboration avec L. Moret (Trav Lab. Géol. Univ. Grenoble, 1938, t. 31, 295 p.), qui servit de guide à la réunion extraordinaire de la Société géologique de France en 1938 et qui va représenter désormais l’ouvrage de base de toutes les études ultérieures dans cette zone. On y retrouve la pensée lumineuse et synthétique de celui qui fut certainement le géologue le plus doué de sa génération. Quelques années plus tard, ce sera, toujours en collaboration avec L. Moret, sa célèbre  » Géologie dauphinoise, ou introduction à la géologie par l’étude des environs de Grenoble  » (Ed. Masson, Paris, deux éditions : 1944, 1952).
On ne peut pas ne pas évoquer non plus son magnifique livre  » Géologie stratigraphique « , rédigé à Strasbourg, et publié en 1926 aux éditions Masson, mais qui connut par la suite quatre éditions successives, la dernière en 1960, et qui fut traduit en plusieurs langues. Il reste l’ouvrage le plus remarquable de géologie publié au 20e siècle, parce que, face à un amas d’observations aussi vaste et confus, il sut repérer les faits porteurs d’un enseignement susceptible d’être généralisé et de devenir ainsi un fil conducteur. Par cet ouvrage il est réellement à l’origine d’une approche nouvelle de la stratigraphie, devenue dès lors un moyen d’accès aux structures paléogéographiques conditionnant les dépôts, d’où le terme employé au début de ce chapitre de « stratigraphie structurale « . A signaler aussi, à propos de cet ouvrage, que son chapitre  » Trias  » contient, en quelques pages, une synthèse des Alpes qui résume admirablement ce qu’on en savait alors, et fait figurer le schéma argandien en bonne place en citant largement les auteurs suisses de l’époque qui avaient si efficacement contribué à cette synthèse.
Pour en revenir à son oeuvre alpine, l’un des grands mérites de M. Gignoux est d’avoir apporté, toujours en collaboration avec L. Moret, la solution de la  » zone de l’Embrunais « , héritée de Lory et Kilian et qui était une sorte de fourre-tout dans lequel on plaçait, tant stratigraphiquement que tectoniquement, les ensembles intermédiaires entre la zone briançonnaise et la zone dauphinoise. Gignoux et Moret montrèrent qu’il s’agissait d’abord d’un domaine particulier, qu’ils appelèrent  » subbriançonnais « , particulier parce que mobile et dynamique, fonctionnant comme un  » joint  » tectonique entre deux ensembles plus massifs. Ensuite qu’il était doublé vers l’extérieur par une  » zone ultradauphinoise  » (plus ou moins symétrique de la zone  » ultrahelvétique  » qui venait d’être créée en Suisse par Arnold Heim, fils d’Albert Heim), une zone caractérisée par un flysch discordant, le  » flysch des aiguilles d’Arves « , tout à fait différent du  » flysch de l’Embrunais  » d’origine plus interne quoique encore incertaine.
A la veille de la deuxième guerre mondiale, Gignoux et Moret furent aidés, dans cette étude du front des zones internes, par deux élèves connus par eux à Strasbourg, à l’Ecole Nationale Supérieure du Pétrole, D. Schneegans dans l’Ubaye et R. Barbier en Maurienne, qui soutiendront leurs thèses respectives en 1938 et 1945. La continuité structurale était établie entre Dauphiné et Savoie et la structure de la 2e zone de Charles Lory élucidée. Mais une certaine façon d’aborder les problèmes des zones internes était surtout instaurée, fondée sur l’utilisation structurale des données stratigraphiques dans la reconstitution des paléogéographies successives.
L’oeuvre de M. Gignoux dans les Alpes a eu bien d’autres facettes. L’une fut celle de la tectonique salifère qu’il pressentit dès son passage à Strasbourg, une autre celle de la tectonique d’écoulement par gravité qu’il développa à l’issue de la deuxième guerre mondiale (une période où l’activité sur le terrain était difficile et où il eut à gérer la Faculté des Sciences de Grenoble en tant que doyen). Ce sont les plis souples du flysch de l’Embrunais qui lui donnèrent l’idée de cette dynamique déjà entrevue, mais de façon assez confuse, par deux géologues allemands, E. Haarmann et H .Krauss. Cette idée accompagnait leur hypothèse des  » géotumeurs  » qu’il faut brièvement évoquer.
Les idées wegenériennes avaient décliné sous la critique des géophysiciens qui n’y trouvaient pas l’explication du moteur de la dérive continentale. Le mobilisme horizontal n’était plus à la mode mais il fallait pourtant trouver ce qui permettait de déplacer les nappes horizontalement. On supposa alors l’existence de montées magmatiques édifiant des  » géotumeurs  » sur les flancs desquelles des panneaux de l’écorce terrestre auraient pu glisser par gravité en se plissant. C’est dans ce cadre que M. Gignoux alla plus loin encore en proposant, dans une série de notes qui s’échelonnent entre 1948 et 1953, que toutes les roches ou ensembles rocheux ne font pas que glisser mais qu’ils pourraient couler comme des liquides très visqueux pourvu qu’on leur en donne le temps, exactement comme la glace des glaciers ou des couches de goudron. Appliquant ces idées aux Alpes, M. Gignoux imaginait la progression des nappes vers l’ouest, au front et sur les flancs d’une intumescence de la croûte progressant dans le même sens, comme une flaque de miel sur une toile cirée que l’on soulèverait de proche en proche.
Ces idées novatrices lui vaudront la Penrose Medal de la Société géologique des U.S.A., une distinction rarement accordée en Europe. Mais, poussées à l’extrême, elles aboutirent à des conclusions qui se sont révélées inexactes, comme la notion de  » dénudation tectonique  » des massifs cristallins externes par une couverture qui, glissant vers l’extérieur de la chaîne, aurait donné les chaînes subalpines, le sillon subalpin représentant, quant à lui, une  » crevasse tectonique  » à peine agrandie par l’érosion au travers de cette couverture en mouvement.
La thèse de l’écoulement par gravité est maintenant abandonnée mais la notion de tectonique gravitaire pour la mise en place des nappes les plus superficielles est restée, associée à la tectonique salifère qui apportait le lubrifiant nécessaire. Certes M. Gignoux et L .Moret ne sont pas seuls à l’origine du concept mais ils ont grandement contribué à le familiariser.
Comme son prédécesseur, M.Gignoux s’est également intéressé aux applications de la géologie des barrages et autres aménagements hydrauliques. Il est l’auteur des études de nombreux barrages alpins, aidé par son élève R. Barbier avec lequel il rédigea une  » Géologie des barrages  » en 1955, reflet des cours qu’il donnait à l’école des Ingénieurs hydrauliciens, et qui parut quelques semaines avant sa mort le 20 août de la même année.
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