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Pierre Termier

PIERRE TERMIER (1859-1930)

Fils de Joseph François TERMIER, manufacturier à Lyon, et de Jeanne MOLLARD ; ils habitaient 43 rue Vielle Monnaie à Lyon. Description de Pierre TERMIER d’après le registre matricule de Polytechnique : Cheveux chatains – Front droit – Nez moyen – Yeux gris – Bouche petite – Menton rond – Visage ovale – Taille 170
Une fille de Pierre, Jeanne TERMIER, épousa en 1912 Jean BOUSSAC. Une autre, Marie-Marguerite, épouse en 1919 Edouard VILLIÉ, ingénieur.
Grand-père de Joseph ARTRU (né en 1912).

Ancien élève de Polytechnique (promotion 1878 ; entré classé 10ème, classé 2ème à la fin de la 1ère année, sorti major en 1880 sur 235 élèves) et de l’Ecole des Mines de Paris. Corps des mines.

En souvenir de Pierre TERMIER, rédigé par Louis NELTNER (1931)
Publié par le Club Alpin Français.

23 Octobre 1930. Jour de deuil : Pierre TERMIER, membre de l’Institut, écrivain éminent, Tertiaire de Saint François d’Assise, amoureux fervent de la Montagne, s’éteignait doucement à Varces, au milieu de ses chères Alpes. Et quelques jours plus tard, accompagné d’une grande foule de savants illustres et d’amis éplorés, ce grand travailleur descendait prendre place dans cette Terre à qui il avait consacré sa vie,

« Il est plus tard que vous ne croyez » : P. TERMIER nous disait un jour l’émotion profonde qu’il avait ressentie, au retour d’une course avec Marcel BERTRAND, en lisant cette simple devise à l’humble cadran solaire d’un petit village de Vallouise. Nous tous, ses amis, ses disciples, nous connaissions ces pages admirables où il mit le meilleur de lui-même pour rendre hommage à son Maître, Marcel BERTRAND ; mais nous refusions d’appliquer le solennel avertissement à celui dont la verte vieillesse semblait défier les assauts du temps.

Resté jeune de corps et de caractère, il se plaisait dans la compagnie des jeunes, et, au milieu de ceux-ci, c’était bien souvent lui qui se montrait le plus jeune de corps et surtout de coeur. Dans ses cours, dans ses causeries familières sur le terrain, on voyait transparaître son âme enthousiaste ; mieux que sa science, c’était sa flamme intérieure qu’il nous donnait et nous ne pouvions penser qu’un pareil flambeau fût si près de s’éteindre.

Quelques mois auparavant, il avait présidé avec éclat les fêtes du centenaire de la Société Géologique de France et sa voix éloquente avait chanté une fois de plus la gloire impérissable de la Science et de la Montagne.

Au début d’Octobre, il partait en mission au Maroc, où il était arrêté par une brève maladie. Là-bas, j’eus le bonheur de le voir, et ce grand travailleur me disait en souriant : « Me voici souffrant et pourtant je n’ai pas travaillé cet été ; pour la première fois que je me repose, cela ne me réussit guère. » Le lendemain il s’embarquait pour la France et contractait à bord une pneumonie qui l’enlevait en quelques jours.

De tels hommes ne devraient pas mourir, ils sont si nécessaires aux autres ! Pour lui, il goûte maintenant, auprès de Dieu, la récompense finale promise aux hommes de bonne volonté, la joie parfaite qu’il a espérée toute sa vie, au milieu des peines qui ne l’ont pas épargné. Mais nous tous, ses amis, ses disciples, nous restons tout désemparés, ne sachant plus, dans nos heures de doute et de crainte, vers qui nous tourner, maintenant que nous ne pourrons plus trouver un appui dans la bonté accueillante de notre Maître.

Resté modeste au milieu des honneurs, n’hésitant pas à reconnaître très ouvertement ses erreurs, P. TERMIER avait le culte mais non le fétichisme de la Science. En des termes inoubliables, il a chanté la « joie de connaître », « la vocation de savant », mais toujours il a su monter les limites de nos connaissances, et si, bien souvent, son imagination puissante l’enlevant au delà des bornes connues, il a prédit avec sûreté les découvertes du lendemain, il savait aussi se tenir près des faits et répondre aux questions un «je ne sais pas » plein de mystère et de beauté. S’il a chanté les splendeurs de la Science, il a su aussi et, peut-être mieux encore, nous dire l’attrait de l’inconnu.

Ecoutons-le :

« Je m’arrête sur ce nouvel et dernier aveu d’ignorance. Lentement, comme les six autres, notre septième énigme, l’énigme de la Durée, s’enfonce dans la brume et se dérobe à nos regards. Il serait vain de l’interroger davantage.

« De cette promenade dans mon jardin étrange, et de ce colloque avec les sphinx qui le peuplent, je voudrais que quelque chose d’important restât à chacun de vous :

« Tout d’abord une estime plus grande, une estime extraordinaire pour la géologie, qui est le berger de ces monstres et qui s’efforce de les apprivoiser et d’arracher quelques secrets à leur effrayant mutisme ; pour la géologie, qui conduit l’homme si près de l’Inconnaissable, et donc si près de Dieu.

« Ensuite, un goût plus vif pour tout ce qui est mystérieux, pour tout ce qui est science, pour tout ce qui est compréhension ; pour tout ce qui est marche en avant, même au travers des ténèbres, vers la Lumière et la Vérité.

« Enfin, une conception plus haute de l’immense dignité de l’âme humaine ; de l’âme capable de s’intéresser à de pareils problèmes, qui semblent, de prime abord, la dépasser indéfiniment ; de l’âme, plus grande assurément que tous les mondes de l’univers visible, puisqu’elle les embrasse d’un coup d’oeil, qu’elle a conscience de leur caducité et de leur brièveté, et qu’elle les plaint de n’être point éternels. » ( A la Gloire de la Terre : Paris, N. L. N., 1922, p. 352).

D’autres diront en détail le rôle scientifique de P. TERMIER, je veux simplement rappeler ici qu’il a touché avec bonheur à toutes les grandes questions de la géologie. Il a contribué à éclaircir l’origine des granites, donné des aperçus nouveaux sur la géologie de la Corse et de l’Afrique du Nord, mais il s’est surtout attaché à l’étude des Alpes qu’il a parcourues en tous sens. Avec son Maître Marcel BERTRAND, il a donné la clé de la structure de la chaîne dans une série de Mémoires consacrés : au Briançonnais, au Pelvoux, aux Grandes Rousses, à la Vanoise ; et, en 1903, dans un éclair de génie, il donnait la solution générale du problème alpin en expliquant la redoutable énigme des Alpes Orientales. Longtemps combattues, ses idées sur les Alpes faisaient chaque jour de nouveaux adeptes et maintenant on ne les discute plus guère.

Plus que tout autre il a contribué à éclaircir l’origine de nos montagnes et, à ce titre seul, il aurait droit à la reconnaissance de tous les hommes qui pensent. Mais, à d’autres titres encore, il a mérité le respect admiratif des amis de la Montagne, car lui aussi fut des nôtres, et parmi nous, le plus fervent.

Mais avant d’aller plus loin.il convient de donner un bref aperçu de la vie de Pierre TERMIER. Né à Lyon, le 3 Juillet 1859, il entrait à 18 ans à l’École Polytechnique : il en sortait premier en 1880 et suivait alors les cours de l’École des Mines de Paris. A l’X., il avait goûté la joie des Mathématiques ; aux Mines, il fut séduit par la beauté plus souple des sciences de la Nature. Et désormais, conquis, il consacrait un voyage d’études à un travail, remarqué, sur les éruptions du Harz. Sorti de l’École, il fait un bref séjour de deux ans dans le service ordinaire des Mines, puis, en 1885, il prend un poste de professeur à l’École des Mines de Saint-Etienne ; en 1894, il quitte Saint-Etienne pour Paris où il enseigna jusqu’à sa mort.

Dès le début, il avait compris que le rôle du professeur, du Maître, n’est pas seulement d’instruire la jeunesse, de lui faire aimer la Science – et en cela d’ailleurs, il excellait mieux que personne – mais aussi de faire progresser cette science ; la liste éloquente de ses travaux montre qu’il ne faillit pas à cette tâche. En 1909, il entrait à l’Académie des Sciences dont, en 1930, il était vice-président. Entre temps, en 1911, il était devenu directeur du Service de la Carte géologique de France et pouvait alors, dans cette nouvelle fonction, étendre largement le rôle d’initiateur et de conseiller qu’il remplissait déjà si magnifiquement auprès de ses élèves.

Pierre Termier (au centre) et ses élèves.
Calcaires de l’Eychauda, Arête de la Condamine à Montbrizon et Mont Pelvoux vus de Serre Chevalier.

Telle fut dans sa simplicité la carrière de ce grand honnête homme.

Durant 45 ans il fut professeur, mieux que cela, il fut le Maître. « Faut-il parler d’élèves, disait-il un jour, on ne devrait avoir que des disciples » ; et cette simple parole le peint tout entier. Il a formé de nombreuses générations d’ingénieurs, essayant de leur inculquer la flamme qui l’animait. Il aimait la jeunesse et celle-ci le lui rendait bien. Je le vois encore au milieu de nous, parlant des époques disparues, nous montrant les faits observés, essayant de les relier, pour tracer un tableau de la vie du monde passé ; et nous, avides de mieux comprendre et savoir davantage, nous le pressions de questions : – Pourquoi ? Comment cela s’est-il fait ? – Et lui, souriant de notre ardeur juvénile qui ne voulait pas connaître de bornes, bien souvent il nous répondait : « Je ne sais pas… On ne sait pas ».

On peut dire de lui ce qu’il écrivait de SUESS : «… il montre. Il conduit son lecteur par la main ; il lui fait voir les sommets et les abîmes ; il lui fait toucher du doigt les cicatrices et les fractures ; il le promène sur les rivages, non pas seulement ceux d’aujourd’hui, mais aussi ceux des anciennes mers ; et il relève avec lui, pas à pas, les traces, aux trois quarts effacées, des ridements, des plissements de jadis. En la compagnie du Maître, on plane sur les temps géologiques, comme sur les terrestres espaces. L’impression est singulière, immédiate, inoubliable : on ne sait plus bien à quelle époque de la durée on a reçu la vie ; l’on voit se dessiner simultanément, sur la face de la planète, les traits anciens et les traits actuels. Vision vertigineuse, souvent confuse et trouble, comme celles qui passent, en haute montagne, sous les yeux de l’alpiniste, un jour d’épaisse brume et de vent violent…

« L’utilité d’un pareil [enseignement] est de susciter de grands et féconds enthousiasmes ; de jeter à la Science lumineuse, pour toute la durée de leur existence active, des centaines de jeunes hommes – qui sans cet excitateur, n’auraient rien fait ou auraient tâtonné dans les ténèbres… » (A la Gloire de la Terre, p. 286).

Mais c’était surtout sur le terrain qu’il se montrait le mieux lui-même, qu’il se donnait le plus volontiers. Nous l’écoutions avec bonheur, mais, parfois aussi, dispersés de-ci et de-là, ou l’attention un instant coupée par un incident banal, nous n’entendions pas l’explication, et lui, à chacune de nos questions si saugrenue fût-elle, répondait avec une inlassable patience ; sa joie devenait complète de voir enfin sa pensée comprise et de savoir le problème aimé avec passion. Sous le charme de sa parole nous voyions la Terre s’animer et la prodigieuse histoire des Alpes se dérouler sous nos yeux : la mer immense et sans bornes recouvrait les sommets proches, puis elle se retirait et les couches commençaient à se plisser, puis les plis se déversaient, se couchaient et venaient déferler comme une immense vague ; peu à peu le calme revenait, puis la patiente action des glaciers et des torrents, bruissant dans le lointain, achevaient de ciseler les cimes voisines.

Je le revois encore nous conduisant lentement au sommet du Vieux Chaillol, et, là-haut, je l’entends encore nous expliquer l’immense panorama : ici le massif autochtone de l’Oisans, dont il saluait au passage les cimes amies, là la grande masse des nappes Briançonnaises. Quelques jours après nous étions sur ces nappes et, le travail terminé, nous nous reposions un instant sous l’azur triomphal du ciel de la Durance, en face du Pelvoux. Et lui, debout au milieu de nous, admirait le charme de la Nature et nous disait simplement et magnifiquement la beauté des Monts silencieux.

S’il ne fut pas grand conquérant de cimes Pierre TERMIER fut un des plus fervents amis de la Montagne et, servi par un talent littéraire remarquable, il nous a laissé en trois volumes, un admirable poème de la Science et des Alpes : A la Gloire de la Terre, La Joie de connaître, La Vocation de Savant, recueils de conférences où il a mis toute son âme.

Fuyant l’étalage d’une vaine érudition, il partait de la base solide de faits clairement exposés, puis de temps en temps il s’élevait et entraînait ses lecteurs avec lui dans son ascension vers le ciel. Personne n’a su comme lui parler de la Vie, du Temps, de la Terre : « Oh ! l’étrange laboratoire (la Terre), où luttent sans trêve la vie et la mort ; où les générations succèdent aux générations ; où, constamment, de nouveaux phylums apparaissent, grandissent, se propagent, se transforment, déclinent, puis meurent ; où se manifeste un progrès certain, une ascension certaine, un acheminement vers une vie plus compliquée, vers plus de vie et peut-être une vie plus consciente !…

Il [Termier] courait la montagne au cours des problèmes géologiques qui se posaient ; il explora ainsi le massif du Pourri, celui de la Vanoise, celui de Péclet-Polsrt. puis ce fut le tour des Grandes Rousses et enfin des Ecrins et du Pelvoux. Dans le Massif de la Vanoise, il poussa à fond son exploration et fit en 1890 les premiers passages connus des cols du Vallonet, de la Glière et de Léchaux (Dict. géogr., de Joanne, article Vanoiso, page 5095).

Entraîné par le problème de la liaison des calcaires de l’Eychauda avec les granites du Pelvoux, un jour, le 28 Août 1894. en compagnie du guide Emile Pic et de son fils Théophile Pic, parti du Monêtier-les-Bains. il attaqua le Glacier du Casset, arriva au Col glaciaire du Casset, remonta à l’Ouest la belle arête de glace et de neige qui se dirige vers le Sommet des Agneaux et arriva sur les rocs qu’il désirait interroger. Il venait de faire, après 7 heures de montée, la première ascension de la Roche de Jabel (3 002 m.) où aucun pied humain ne s’était encore posé.

Un beau pic du Groupe du Galibier, sur l’arête orientale qui se dirige vers le Col de la Ponsonnière,a reçu le nom de Roc Termier, sur la proposition de l’éminent géologue Wilfrid KILIAN, proposition de suite ratifiée par R. GODEFROY et Pierre LORY, les premiers ascensionnistes de cette cime (12 Septembre 1894) ; jamais hommage ne fut plus mérité. Nous devons cette cote, 3 078 m., encore inédite, à la toujours gracieuse obligeance de Paul HELBRONNER, qui a bien voulu la calculer pour La Montagne.

« Il se pourrait donc que la Terre fût seule à porter la Vie, seule dans le vaste monde. Bien entendu, cela n’est pas vérifiable ; je me contente de dire que c’est possible ; et j’aurais grande envie d’ajouter que c’est tout à fait vraisemblable. Mais alors, si c’était vrai, quel astre prodigieux serait la Terre ! Et comment parler avec assez de respect de sa suréminente dignité ? Réfléchissez à ce que contient ce simple mot, la Vie. Songez que l’aboutissement, le couronnement des transformations de la Vie sur notre globe, a été la naissance du premier couple humain ; songez à l’incomparable grandeur de l’homme ; souvenez-vous qu’il est bien plus grand que l’Univers, puisque, comme disait Pascal, il se connaît misérable, et puisque si l’Univers l’écrase, l’Univers n’en sait rien. Alors vous serez conduits à révérer la Terre comme l’une des plus nobles filles de Dieu. Non, ce n’est pas un astre quelconque. Je vois, autour d’elle, des millions d’astres moins privilégiés, d’astres à tout jamais stériles, les uns étincelants et couronnés de flammes, les autres obscurs et pareils à des maudits. Ah ! si ces créatures de feu ou de pierre avaient une âme, je suis sûr qu’elles envieraient la Terre, et, si elles avaient une voix, je suis sûr qu’elles chanteraient, toutes ensembles, choeur aux proportions démesurées, la gloire exceptionnelle de notre planète. » (La Vocation de savant, Paris, Desclée [1929], p. 57 à 61).

Ami des grandes pensées, des grandes choses, P. TERMIER aimait les Alpes. Ce qu’il affectionnait surtout chez elles, c’était leurs proportions majestueuses et l’énigme géologique déchiffrée ; il les aimait en poète, en artiste, en savant, beaucoup plus qu’en sportif. Capable de faire à l’occasion de rudes escalades, il ne les considérait pas comme un but. Bien qu’ayant eu jeune, un assez grave accident de montagne, il ne recula jamais devant une ascension qui lui paraissait utile, et ses recherches le conduisirent souvent sur des sommets réputés. Il fit ainsi le 28 Août 1894 – il avait 35 ans – la première ascension de la Roche de Jabel (3 602 m.), dans l’arête orientale du Pic des Agneaux du Massif des Ecrins ; il était accompagné du célèbre guide Emile Pic et de son fils Théophile Pic. Le cas échéant, il aimait rappeler la montée du Col du Casset au sommet de la Roche par une belle et aérienne arête de glace. Il ne méprisait pas le côté sportif et se plaisait à parler des alpinistes de l’époque héroïque qu’il avait connus dans ses études en Oisans, COOLIDGE, Maurice PAILLON qu’il avait rencontré à Ailefroide – et chargé de chercher un plissement calcaire à la liaison des granites de Clousis. Il nous présentait volontiers le tableau sympathique des deux ALMER fumant – sans mot dire – les jours de repos à la Bérarde ; il nous remémorait ses causeries amicales dans la cabane de l’Alpe de Sarenne, avec Louis le berger et le guide Emile Pic, devant le feu qu’ils entretenaient et près de l’énorme marmite où la soupe cuisait.

Il comprenait et estimait la joie et l’utilité de l’exploration alpine ; mais lui, indifférent aux fatigues, aux dangers, il brûlait d’une flamme plus haute; il était de ces prédestinés au culte de la Science, il avait entendu l’appel impérieux de la vocation du savant ; et, tout enfin à sa noble passion, il ne pouvait s’adonner à d’autres joies.

Il nous l’a dit : « La joie d’ajouter une vérité, une part quelconque, fût-elle infime, de la grande Vérité, au trésor laborieusement amassé, des siècles durant, par la pensée humaine; la joie de connaître ! « A quelle autre joie des hommes la comparerai-je ? A celle de l’explorateur qui s’avance en pays inconnu ? Il va devant lui, dédaigneux de la fatigue, indifférent à l’hostilité des tribus indigènes, plein de mépris pour les maladies qui le guettent ; il va devant lui, porté par l’allégresse de voir ce que n’a vu encore aucun civilisé. A la joie du navigateur qui est parti pour découvrir un nouveau monde ? Voici le soir, les vents sont apaisés, les flots vont s’endormir ; dans l’intérieur du navire l’équipage chante, oublieux d’hier, insoucieux de demain ; mais celui qui commande à bord ne dort, ni ne chante ; debout sur la proue ou sur la passerelle, regardant avec ivresse

            monter en un ciel ignoré
   Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles,

il attend le cri de la vigie qui annoncera la terre, et la seule attente de ce cri, et le seul mirage de cette terre vont le tenir en extase jusqu’au matin. A la joie de l’alpiniste qui, ayant vu se profiler sur l’azur l’arête hardie d’une cime qu’on dit inaccessible, s’est épris de cette cime et a juré de la conquérir ? Il a lutté pendant des heures, ou pendant des jours, avec les dangers de la montagne ; mais enfin il arrive au but ; oh ! l’instant triomphal ! il va poser son pied sur l’étroit sommet en ruine que, seuls, avant lui, ont visité les aigles et la foudre. Mais non : pauvres joies, toutes ces joies, à côté de celles que je veux dire ; elles ne procèdent que de contingences ; l’élément personnel, curiosité ou orgueil de la vie, y est vraiment par trop prépondérant ; aucune ne correspond à une réelle conquête de l’intelligence, à un réel accroissement du trésor des vérités cherchées et trouvées ; ce sont joies fugitives, éclairs qui brillent et passent, sonorités qui éclatent et tombent (La Joie de Connaître, Paris, N. L. N., [1928], p. 13, 15).

«… [La vocation de savant…] Elle a, cette vocation, des caractères bien connus, qui ne sauraient tromper un professeur attentif : c’est d’abord, et surtout, l’enthousiasme, avec un exclusivisme qui ne tolère pas, ou ne tolère qu’avec peine et dégoût, les tâches accessoires ; c’est la continuité de la pensée ; c’est l’indifférence pour toute autre pensée que celle qui est ainsi continue et toujours présente… L’élu de la science est un amoureux ; il est distrait comme un amoureux, et, comme un amoureux, naïf et simple. » (La Vocation de Savant, p. 18).

Et pourtant nos joies sportives, il les estimait. Mais pour lui qui vivait dans un monde plus haut, le sport resta toujours le servant de la Science. Bien souvent, au cours de ses recherches géologiques, il a circulé parmi les montagnes et il en a ressenti fortement la beauté grandiose et le charme tranquille, et l’image de la Montagne est toujours présente dans son esprit, comme un fond de décors de la scène où se déroule l’histoire géologique.

Un jour il parlait du Temps, et, de suite, les Alpes apparaissent :

« Parmi les belles et grandes choses de la Terre, ce sont les montagnes, peut-être, les nobles et puissantes montagnes, qui parlent le plus éloquemment aux hommes de stabilité, d’immutabilité, de pérennité. Avez-vous fait quelques fois cette expérience : l’ascension d’une montagne qui vous est familière, dix ans ou vingt ans après le jour où vous y êtes monté pour la première fois ? Cela m’est arrivé souvent, dans mon existence vagabonde de géologue ; et, à chacun de ces retours, j’ai eu, tout d’abord, la sensation profonde et violente de l’immense durée des monts par rapport à nous. L’ascension commence à la façon d’une fête : c’est, dirait-on, un pèlerinage vers un temple où l’on est sûr de retrouver d’heureux souvenirs, où l’on sait que l’on va revivre une journée de jeunesse ; et ce temple paraît indestructible… Plus on avance, et mieux l’on reconnaît les détails de l’escalade. Les mêmes difficultés se présentent, aux mêmes endroits ; dans le rocher, les prises, pour les mains et pour les pieds, n’ont pas varié et, l’une après l’autre, on les retrouve toutes ; les couloirs ont gardé leur aspect, débonnaire ou vertigineux ; et, sur l’arête terminale, voici les mêmes pierres, gardiennes du sommet, qui nous attendaient et que nous sommes tentés de saluer comme des amis… En vérité, rien ne s’est passé, rien n’a coulé, semble-t-il, qu’un peu de vent sur le mont solitaire, qu’un peu d’eau là-bas, au fond des vallées pleines d’ombre. Et l’on est si bien ici, dans l’énorme silence des airs calmes, dans la paix indicible qui s’épand du ciel tout proche, en face de ces cimes rivales qui conversent avec la nôtre… on est si bien, que l’on voudrait arrêter le soleil, congédier le temps, fixer toutes ces choses et nous fixer nous-mêmes pour toujours. Quel est l’alpiniste qui n’a fait ce rêve ? » (A la Gloire de la Terre, p. 400)

De toutes les cimes qu’il a connues ou aimées, l’une l’avait particulièrement séduit ; il ne l’a jamais ascensionnée mais pendant ses courses dans le Pelvoux, les Rousses, la Vanoise même, la Meije apparaissait à ses yeux et réjouissait son coeur, et, s’il eût jamais dérobé à la science quelques instants, je suis sûr que c’eût été pour elle. Il nous a dit cet amour dans l’Alpe de Sarenne :

« Le matin, avant de partir, vite on courait à ce balcon pour voir la Meije. Déception presque douloureuse quand elle n’était pas là, quand elle était invisible, cachée par un nuage…

« Le soir, quelle que fût notre fatigue, nous revenions au balcon de Sarenne, avant de rentrer au chalet… Bientôt la Meije était seule à conserver la lumière, gardienne du feu, vestale incorruptible, phare prodigieux au-dessus de la houle grise des sommets éteints. Souvent aussi elle se voilait à demi d’une écharpe de vapeurs légères. Beauté presque divine, qui nous eût fait battre des mains si le soir où nous la contemplions ainsi eût été notre premier soir à Sarenne. Maintenant, elle nous était devenue familière ; notre extase était silencieuse et nous restions muets et immobiles, comme dans une église au moment le plus auguste du sacrifice. » (La Vocation du Savant, pp. 133 et 135)

Tel fut Pierre TERMIER, grand savant, montagnard fervent, artiste prestigieux ; mais ce serait trahir l’âme du maître que ne pas dire ici sa foi ardente, colossale et humble tout ensemble. Il était croyant dans toute la force du terme : il l’était dans sa parole, dans ses actes, et l’Évangile fut toujours sa règle de vie. Durant sa longue existence, les deuils l’ont entouré et bien des fois la mort est venue frapper autour de lui. Son coeur sensible et bon saignait cruellement, mais chaque fois il se retournait vers Dieu pour lui dire de toute son âme la parole des livres saints : Seigneur, que votre volonté soit faite et non pas la mienne. Et il se remettait au travail en attendant de revoir ses chers disparus dans la « Patrie inimaginable où il n’y aura que de la joie ».

Cher Maître, vous reposez maintenant au pied des Alpes que vous avez aimées, que vous avez expliquées. Dans la joie pure des élus, vous voyez clairement la solution des énigmes que vous avez étudiées ici-bas. Mais en nous quittant, vous nous avez laissé un témoin impérissable : si vos lèvres éloquentes sont désormais closes, les grandes Alpes exaltent votre nom et vos enseignements, et, chaque fois que nos pas nous conduiront auprès d’Elles, nous retrouverons, sur la houle des cimes, un peu de votre science, de votre poésie, et votre pensée nous élèvera bien loin de la Terre, vers les hautes réalités de la Science, de l’Art et de la Foi.

Louis NELTNER.

Biographie de Pierre Termier, par Eugène Raguin.

Notice lue à la Séance générale annuelle de la Société géologique, le 15 juin 1931. Publiée dans Annales des Mines, 1932, t.I

Peu de jours après avoir entrepris, plein de santé et d’entrain, un nouveau voyage au Maroc, arrêté dès le début par la maladie, Pierre Termier refit pour la dernière fois une pénible traversée de la Méditerranée, qu’il avait si souvent parcourue. Il fut soigné à Grenoble au milieu de ses enfants, en ce pays aimé voisin des montagnes familières. Il s’éteignit doucement le 23 octobre 1930.

Esprit vaste et lumineux s’il en fût, dont les vues ressemblaient parfois à des anticipations de l’avenir, Pierre Termier a toujours placé à la base de ses travaux l’observation minutieuse et sincère des faits concrets. Il saisissait aisément leur signification, leur portée lointaine ou même leur cachet de mystère. Il pressentait l’inexplicable qui, peut-être, sera résolu demain, ou peut-être ne sera jamais pénétré. Il allait d’instinct à l’essentiel, sur le terrain, dans un texte ou sur une carte. Son audacieuse synthèse de la structure des Alpes, comme aussi diverses autres idées qu’on peut dire créatrices, sont tout à la fois le fruit de cette sûreté d’analyse et de cette puissance d’interprétation. Elles subsisteront, malgré les inévitables retouches qu’apportera le cours des recherches.

Il a marqué de son empreinte la Géologie du premier tiers du siècle présent et il a ouvert des voies qui se perpétueront.

Dépassant le point de vue de l’interprétation des faits naturels, il ne craignait pas d’élever ses méditations à ce plan supérieur où s’affrontent les grands problèmes du Temps, de la Vie et de la Destinée. Sa pensée y évoluait à l’aise, et servi par un splendide talent, il savait en donner de saisissantes évocations. Son culte passionné du Beau, son aspiration inlassable à la suprême Vérité, qui pour lui n’était autre que Dieu lui-même, transparaissaient alors en ses paroles et les animaient. Un peu de cette flamme passait à l’esprit et au coeur des auditeurs tenus sous le charme de celui qui fut si réellement un Maître.

Pierre Termier est né le 3 juillet 1859 à Lyon. Ses parents étaient d’un milieu très simple, travaillant l’un et l’autre, sa mère dans la soierie et son père voyageur de commerce. L’enfant ressentit profondément l’influence de cette famille sérieuse, vouée au culte du devoir, catholique et traditionnelle. Il fît toutes ses études, jusqu’au baccalauréat, au collège des Maristes de Saint-Chamond et reçut une formation littéraire telle qu’on savait la donner à cette époque, et dont toute sa vie demeura imprégnée. Là, il s’enthousiasma aussi pour les mathématiques et se décida à préparer Polytechnique, au grand chagrin de son père qui eût voulu le voir se consacrer au commerce. A l’Ecole Sainte-Geneviève à Paris, il rencontra un professeur de mathématiques éminent, le Père Saussié, dont l’influence fut décisive sur son esprit, car c’est par la beauté de la Science des nombres et des grandeurs que Pierre Termier fut fasciné tout d’abord, conquis et orienté définitivement sur la vocation scientifique. Le séjour à Polytechnique, de 1878 à 1880, fut pour lui « un paradis  » où il vécut dans  » l’ivresse de deux années d’études purement spéculatives « .

Mais voici que la géologie fait son apparition dans sa vie :  » La première fois que j’ai entendu parler de la géologie, c’est en 1879, par près de 3.000 m. d’altitude, au sommet de Belledonne. J’étais alors un polytechnicien en vacances et, pour l’instant, un simple alpiniste ; et j’aurais dit volontiers que trois choses seulement valent la peine de vivre : les beaux vers, les intégrales élégantes et les rudes escalades. Il y avait avec moi dans cette promenade alpestre quelques étudiants de Lyon et de Grenoble, et, parmi eux, un bon élève de Charles Lory, qui est mort depuis prématurément, après être devenu professeur à la Faculté de Médecine de Lyon. Didelot – c’était son nom – était, dès cette époque, membre de la Société géologique et géologue ardent. Et comme il savait son Lory par coeur, et qu’il parlait volontiers et bien, il nous fit, là-haut, toute une conférence. Je le verrai toujours, brandissant une dalle de micaschistes où il y avait de grands cristaux de grenat ; et je l’entendrai toujours nous expliquer le métamorphisme, tandis que d’un geste large de sa main restée libre, il nous montrait la place et nous expliquait l’allure de gigantesques failles. Cette conception des Alpes n’était pas très exacte, mais elle était simple et grande. Du coup je fus séduit et conquis…  »

Sorti major de Polytechnique, il entra à l’École des Mines comme élève-ingénieur au Corps des Mines.

Il y fut vite désillusionné par un enseignement principalement utilitaire, ainsi qu’il est normal en une Ecole d’application. Mais il lui restait les Sciences de la Terre.  » Heureusement je trouvai, dit-il, la Minéralogie, la très bonne et très accueillante Minéralogie, et pour me l’enseigner un homme infiniment humble et vraiment un peu sublime qui était Mallard . Je trouvai encore une autre consolatrice, la Géologie ; et elle me fut présentée par un idéologue passionné, un cerveau toujours en ébullition, qui ne ressemblait à Mallard que par sa bonté proverbiale et son désintéressement absolu : c’était Béguyer de Chancourtois.  » Grâce à ces deux professeurs, il ressentit de plus en plus l’attrait passionnant de la science des cristaux et de celle plus mystérieuse encore des transformations de la Terre, et il oublia insensiblement les mathématiques.

Marié depuis quelques mois, il fut nommé ingénieur ordinaire à Nice en 1883. Il passa deux ans en ce séjour agréable où le service n’était, paraît-il, pas très chargé. Il en profita pour visiter la Corse qui était dans son administration. Il devait y retourner plus tard, en géologue, et y découvrir les plus remarquables phénomènes tectoniques parmi tous ceux qu’on observe dans les pays de la Méditerranée occidentale. Pour le moment il n’en était pas question, et même, ainsi qu’il le rappelait à son dernier voyage dans l’île, il dormit à la longue montée en voiture de la route de Morosaglia, là même où 44 ans plus tard il devait constater avec G. Steinmann et un groupe de géologues alpins le fait capital de la présence des radiolarites du Jurassique supérieur dans la série des Schistes lustrés.

Très attiré par l’enseignement, il demanda et obtint en 1885 la chaire de Géologie, de Minéralogie et de Physique à l’Ecole des Mines de Saint-Etienne. Il y eut même à inaugurer le premier cours d’électricité industrielle qui ait été professé en une école d’ingénieurs. Mais, étant avant tout géologue, il se fit dès l’année suivante nommer collaborateur-adjoint au Service de la Carte géologique de la France, et, à la suite de sa première campagne, il donna déjà, dans une note à l’Académie des Sciences, la succession des éruptions volcaniques de la région du Mézenc. En outre des laves tertiaires du Mézenc et du Meygal, les terrains cristallophylliens et granitiques du substratum dans l’Est du Massif Central constituèrent un second sujet d’études qu’il poursuivit en même temps.

A Saint-Étienne, il se lia avec Urbain le Verrier, le fils du célèbre astronome, professeur aussi à l’École des Mines.  » Sa passion scientifique dominante était pour la géologie et la pétrographie, écrit Pierre Termier ; nous travaillions presque constamment ensemble, dans la même petite salle, sur la même table de bois blanc placée devant l’unique fenêtre, table qui servait de support à nos microscopes. Ce que Michel-Lévy avait été pour lui, Le Verrier le devenait pour moi : l’initiateur, l’animateur, le professeur, en un mot le maître. On ne s’arrachait un instant à l’observation microscopique que pour regarder à l’oeil nu quelque curieuse roche, ou faire ensemble un tour dans les salles de collections, toutes voisines, ou discuter de omni re scibili ». Deux saisons de courses communes à travers les montagnes du Forez, de la Haute-Loire et la chaîne du Pilat cimentèrent cette amitié, et c’est là, par ce premier contact intime prolongé avec le terrain, et en ses discussions avec Le Verrier, que Pierre Termier connut vraiment le métier de géologue, et en même temps apprit à pratiquer  » la vraie méthode scientifique, et la critique rigoureuse des autres et de soi-même « , à mesurer  » la différence qui existe entre nos hypothèses et nos rares certitudes », sans rien perdre, bien au contraire, de son enthousiasme pour la recherche.

Le premier fascicule du Bulletin du Service de la Carte géologique, publié en 1889, est constitué par son  » Etude du Massif cristallin du Mont-Pilat « . L’examen pétrographique détaillé des schistes cristallins et des roches massives lui permet, à l’exemple de Michel-Lévy, de définir une stratigraphie du cristallophyllien et de reconstituer une tectonique, d’ailleurs très simple, car les assises sont souvent peu inclinées ou en plis à grand rayon. Plus tard il reconnaîtra la complexité réelle qui se cache sous ces apparences, tandis que s’affirmera, d’ailleurs en quelque pays que ce soit, la fragilité de tous les essais de stratigraphie dans les grands massifs de schistes cristallins, en l’absence de passages latéraux à des terrains datés.

Professeur de Minéralogie, et sachant même rendre singulièrement attrayante à ses élèves une science qui a la réputation d’être assez austère, il aimait manier et décrire les beaux cristaux, et une part importante de son activité a été consacrée à des études minéralogiques originales. A trois reprises, il fut élu président de la Société française de Minéralogie. Plusieurs découvertes de minéraux nouveaux lui sont dues : la leverriérite, sorte de mica très hydraté, développé in situ en abondance dans certaines assises du terrain houiller, et antérieurement décrit comme un organisme ; la zoïzite beta, variété faiblement dispersive de zoïzite, fréquente dans les schistes cristallins du métamorphisme alpin ; enfin la néotantalite des kaolins du département de l’Allier. Il a donné beaucoup d’autres notes diverses sur des particularités morphologiques, tantôt simplement curieuses, tantôt douées de conséquences théoriques d’une certaine importance, et l’on aurait tort d’oublier, en lisant telle ou telle de ces jolies observations, le labeur combien ardu que représente toute étude cristallographique poussée. Il décrit par exemple un singulier quartz de Grindelwald riche en formes nouvelles ou rares, qui ont servi de faces-limites temporaires dans une cristallisation en eau saturée de carbonate de calcium, ainsi qu’en témoigne la précipitation périodique de lamelles de calcite sur le cristal de quartz en formation. Il y met en évidence l’influence des substances étrangères, dissoutes dans l’eau mère d’une cristallisation, sur la forme des cristaux.

Une autre étude curieuse se rapporte aux cristaux de cinabre de Ouen-Shan-Tchiang, Chine, qui sont des associations d’individus prismatiques à pouvoir rotatoire différent et dont la symétrie est hexagonale et hémièdre, et non ternaire ainsi qu’il était admis. Diverses déterminations de formes cristallines concernent en particulier la bournonite, le zinc et le cadmium métalliques, le protoxyde de plomb, la célestine. Enfin, il a étudié les rapports des deux zoïzites et de l’épidote.

Ces recherches minéralogiques constituèrent une base précieuse à ses travaux pétrographiques. Par la rigueur des observations géométriques et physiques qu’elles impliquent, les habitudes de précision et l’habileté qu’il y a acquises font la qualité de ses innombrables descriptions de roches, et la sûreté des déductions tirées de celles-ci. Presque toutes les roches des Alpes françaises sont passées par ses mains, soit recueillies personnellement, soit envoyées par W. Kilian. Bien qu’à divers degrés d’altération ou de métamorphisme, il les a classées sans incertitude, et a pu en faire surgir souvent des conclusions importantes, déterminant par exemple celles qui sont apparentées aux roches voisines et celles qui sont au contraire exotiques.

En 1890 il fut chargé par A. Michel-Lévy de l’étude des montagnes de la Vanoise en Savoie, pour le lever de la Carte géologique au 80.000e, sur le conseil de Marcel Bertrand qui avait vu par hasard dans un journal le récit d’un accident de montagne de Pierre Termier et s’était dit : voilà l’homme qu’il nous faut ! A ce moment une grande activité géologique régnait dans nos Alpes, où l’on s’efforçait de sortir de la période des premières ébauches, d’obtenir par une exploration minutieuse une stratigraphie précise, et d’éprouver dans les zones orogéniques alpines les ressources nouvelles de la théorie des grands plis couchés, étayée sur une analyse structurale plus large, plus riche d’expérience, plus soucieuse de la continuité et des variations de chaque accident tectonique.

Marcel Bertrand s’était attaqué à la région intra-alpine métamorphique où des questions fondamentales de l’âge des gneiss, des micaschistes et des schistes lustrés des Alpes franco-italiennes étaient à l’ordre du jour. Il fut heureux de voir confier le haut massif de la Vanoise à son jeune camarade, dont l’amour de l’alpinisme était manifeste, et dont la compétence de pétrographe s’affirmait dans le déchiffrage des plaques minces des gneiss et des laves du Forez et du Velay. Dans ces zones métamorphiques intra-alpines, il fut l’initiateur de Pierre Termier à l’observation tectonique et, en de longs entretiens pendant des journées de courses de montagne, le rendit familier des problèmes de la Chaîne alpine. De là date cette amitié célèbre qui faisait dire plus tard à Pierre Termier que  » jamais il ne parlait de la Terre ou du Monde sans penser à cet homme de génie qui fut son Maître, et sans essayer de conformer sa parole à celle de Marcel Bertrand « .

 » L’Etude sur la constitution géologique du massif de la Vanoise « , publiée par Pierre Termier en 1891, fait époque ; elle montre pour la première fois le passage d’une série sédimentaire à une série vraiment métamorphique d’une énorme extension, pour des couches aussi jeunes que le Paléozoïque supérieur. Sans doute Reusch avait signalé dès 1882 des fossiles siluriens dans des micaschistes près de Bergen en Norvège. Mais ici en Vanoise, c’est du jeune métamorphisme alpin qu’il s’agit, les phénomènes sont plus proches de nous, l’évidence des transformations plus nette. Sur le versant ouest de la Vanoise, Zaccagna avait rapporté en 1888 les schistes plus ou moins cristallins de Modane et de Bozel au Permien métamorphique. « . Mais il n’était venu à l’esprit de personne d’englober dans le Permien ou le Houiller les assises cristallophylliennes si profondément métamorphiques du haut massif.  »

L’existence de véritables gneiss permiens n’avait pas encore été prouvée. La démonstration de Pierre Termier, basée sur la superposition stratigraphique de ces terrains à du Houiller à anthracite encore identifiable et surtout sur une analyse pétrographique des transitions semi-métamorphiques qui est un modèle de finesse et de précision, a subi avec succès les contradictions, et résisté à l’épreuve du temps. Dès le début, elle a servi à étayer les idées de Marcel Bertrand sur les massifs d’Ambin, du Grand-Paradis, du val Grisanche, et lui a permis d’établir le fait capital de l’âge mésozoïque des Schistes lustrés. En même temps Pierre Termier précisait la stratigraphie à trois er mes du Trias, qui devait se montrer valable d’un bout à l’autre de la Chaîne alpine et il révélait, à l’aide de neuf planches de coupes et d’une carte complète du massif, une complication structurale insoupçonnée, avec de puissants et capricieux laminages tectoniques des assises et des torsions brutales des faisceaux de plis.

Il consacre l’été de 1892 à l’exploration des Grandes-Rousses et en donne une monographie au Service de la Carte géologique. Il en relève les contours géologiques détaillés et étudie un grand nombre de plaques minces de ses roches. Dans le Houiller il découvre d’énormes coulées de trachyte atteignant jusqu’à 1.000 mètres d’épaisseur, assez inattendues dans ce terrain, puisque les roches analogues du Plateau Central sont plus anciennes. Dans le cristallophyllien il signale des poudingues dont les galets sont empruntés à une plus ancienne série cristallophyllienne qui eut été insoupçonnée sans eux. Il montre que le massif résulte de la surélévation axiale d’un faisceau de plis alpins, et non du jeu de grandes failles comme Ch. Lory l’avait enseigné. Les axes des plis ont des ondulations très accusées correspondant à un véritable système de plis orthogonaux. Leur coïncidence avec les plis hercyniens est assez grossière, et la règle de la permanence des plis formulée par Marcel Bertrand ne peut être envisagée que d’une manière approximative. Pour avoir pu lever en un seul été, de manière aussi précise, toutes les Grandes-Rousses, comme d’ailleurs la Vanoise deux ans auparavant, il fallait être un alpiniste enthousiaste et infatigable. Pierre Termier prenait gîte dans les hauts chalets et menait la vie austère des bergers. C’est ainsi qu’il passa plusieurs semaines au chalet de Sarenne à 2.000 m. en un site splendide d’où il contemplait longuement chaque soir la Meije et le troupeau des cimes de l’Oisans dans le charme de l’heure tardive. Ce séjour plus qu’aucun autre lui avait laissé un lumineux souvenir.

Pour lever l’Oisans, il lui fallut quatre saisons, toutefois non complètes. La superficie de ce massif est de plus de 1.000 km2. La difficulté de ses ascensions est classique chez les alpinistes qui considèrent cette région comme une école d’escalade comparable au massif du Mont-Blanc. Dès qu’on quitte les vallées principales il faut grimper très raide ; bien peu d’itinéraires se réduisent a d’agréables promenades, comme c’est le cas ailleurs. Le plus souvent Pierre Termier les parcourait encordé entre deux guides, et il put jouir de longues journées du spectacle grandiose de la puissance ici sans égale de l’érosion, qui a creusé des abîmes presque verticaux, ciselé et déchiqueté la solide protogine. Je crois bien qu’il dut ressentir aussi le conflit pénible du désir de mieux voir de son oeil de géologue, et du sentiment de l’impossible, de la limite dont on peut s’approcher plus ou moins et qu’on ne peut pas dépasser.

Il rapporta néanmoins des résultats singulièrement précis. Outre le prolongement des trois tectoniques anté-triasiques constatées dans les Grandes-Rousses, il mit en évidence l’existence de structures plissées d’âge alpin, c’est-à-dire post-jurassiques. Des coins calcaires de Trias ou de Lias, disposés souvent comme de véritables filons, pénètrent ça et là très profondément le cristallophyllien ou le granite, telle cette lame de Trias de Rif-du-Sap en Valgaudemar, épaisse de 25 m. et qu’on peut suivre sur 1.000 m. de hauteur dans l’escarpement. Ces coins se prolongent souvent par des synclinaux indubitables, où d’ailleurs la multiplicité des plissotements internes témoigne de l’intensité du serrage. De tels accidents étaient jusqu’alors interprétés comme dus à des failles, notamment le plus accessible d’entre eux, celui de la base du glacier de la Meije face à la Grave, découvert autrefois par Elie de Beaumont, visité en 1881 par la Société géologique de France conduite par Ch. Lory, et où Pierre Termier mena plusieurs fois l’Ecole des Mines.

Le système de ces plis est vertical ou légèrement déversé vers l’extérieur de la Chaîne, sauf à leur partie supérieure où tous, à partir d’une certaine hauteur, paraissent se coucher jusqu’à l’horizontale. L’exemple de la structure du Mont-Joli, mise en évidence l’année d’avant par Marcel Bertrand et E. Ritter permet donc à Pierre Termier d’interpréter ces plis comme les racines de plis couchés à grand cheminement horizontal. Pour lui c’est l’indice du chevauchement de tout le pays par des nappes de charriage plus hautes, venues de l’Est et détruites aujourd’hui par la dénudation.

On avait cru que le massif si rigide n’avait pu céder aux poussées orogéniques et s’était seulement brisé en quelques énormes fractures, par où il dominait de haut une périphérie effondrée. Mais non, il a cédé, constate Pierre Termier, il s’est plissé avec violence ; toutefois sa rigidité a contraint les plis à d’étranges adaptations. Des faisceaux de synclinaux continus sur de grandes longueurs (jusqu’à 40 km.) se sont tordus de plus d’un angle droit ou ont été affectés d’un second système de plissement orthogonal. La partie centrale du massif, celle du principal corps de granite qui s’étend de la Meije aux Écrins, a résisté et constitue un amygdaloïde représentant le tiers de la superficie totale et étroitement entouré par les plis.

La monographie que Pierre Termier avait annoncée n’est jamais parue. Il a seulement donné vingt-cinq pages de schéma tectonique en une note à la Société géologique en 1896, et de brèves communications aux comptes rendus des collaborateurs du Service de la Carte, ainsi que diverses notes de pétrographie. En réalité il trouvait la région trop difficile pour pouvoir se prêter à une description fouillée. D’ailleurs le Briançonnais l’absorbait déjà, car il avait senti que  » la clef de la structure des Alpes françaises se trouve certainement dans les montagnes entre Briançon et Vallouise « .

En 1894 Pierre Termier fut nommé professeur de minéralogie et pétrographie à l’École des Mines de Paris, en remplacement de Mallard, mort subitement. Il avait été désigné par ce savant comme son successeur en cette chaire, mais l’événement se trouva brusqué et ce n’est pas sans regret qu’il quitta Saint-Etienne, trop tôt à son sens. L’ambiance laborieuse de cette ville et une activité moins dispersée que dans la capitale lui convenaient ainsi qu’à sa famille. L’année suivante il était nommé Adjoint à la Direction du Service de la Carte géologique et il recevait le prix Saintour de l’Institut en récompense de ses mémoires sur le Mont-Pilat, la Vanoise et les Grandes-Rousses.

De cette époque datent une série d’importantes notes lithologiques consacrées aux roches alpines. Il poursuivit d’ailleurs toute sa vie ce genre de travaux, comme un corollaire indispensable de ses études de géologie régionale et aussi dans le but plus général de jeter quelques lumières sur la genèse des magmas et le métamorphisme. On lui doit notamment une étude très précise, poursuivie plusieurs années, des intrusions logées dans le Houiller briançonnais. Il leur a appliqué avec un succès particulier un procédé de restitution des roches altérées, suivant une méthode dont il était l’auteur et dont il fit un usage fréquent. Elle consiste à identifier la nature originelle des minéraux détruits, d’après divers indices et d’après des comparaisons avec des roches analogues plus fraîches, à déduire de leur évaluation quantitative la composition chimique originelle de l’échantillon. L’incertitude qui en résulte est généralement chiffrable, et si elle est inférieure à l’amplitude des variations normales de la composition d’une roche déterminée dans un même gisement, le problème de la restitution peut être considéré comme résolu. Il a montré ainsi que ces intrusions du Briançonnais appartiennent à une suite lithologique allant de microdiorites basiques au microgranite et qu’en classant ces roches, dont il distingue sept types, par teneur croissante en silice, on les classe en même temps par teneur croissante en potasse et décroissante en oxyde de fer, magnésie et chaux.

Par la comparaison des compositions chimiques restituées et actuelles des roches éruptives basiques de la région du Pelvoux, il a mis en évidence leur décalcification générale. Dans une note détaillée à la Société géologique, en 1898, il a traité ainsi des roches très variées : mélaphyres liasiques, diabases et lamprophyres qui semblent la forme profonde de ces mélaphyres, microdiorites briançonnais. Les feldspaths, voisins initialement du labrador par exemple, se transforment en anorthose et albite, sans que l’édifice du cristal soit détruit, et c’est là un fait qui n’avait pas encore été signalé. Les autres minéraux calciques s’altèrent suivant leur mode habituel. La cause est l’action des eaux de pluie, qui attaquent les granites et gneiss du Pelvoux et se chargent d’alcalis, mais point de chaux. Rencontrant ensuite par le ruissellement les roches basiques, elles leur enlèvent la chaux mais non les alcalis, dont elles paraissent même leur céder parfois une certaine proportion. Aucun minéral ne résiste à l’eau de pluie. Ces immenses transformations métasomatiques correspondent à des équilibres qui varient suivant les époques, car au début le Pelvoux, enveloppé de sa couverture calcaire, était au contraire une source de chaux ; dans l’avenir, quand il aura perdu tous ses alcalis et sera réduit à du quartz, de l’argile et de la chlorite, ses eaux dissoudront à leur tour les silicates alcalins des roches basiques. L’ampleur de ces transformations, l’analogie de leurs produits avec les chloritoschistes du métamorphisme général sont saisissantes.  » Qui fera le départ, dit-il, entre la métasomatose superficielle et le métamorphisme d’origine profonde, dans l’histoire des terrains cristallophylliens ?  »

Le Briançonnais a été le champ d’études de prédilection de Pierre Termier.

Dès 1895, en ses premières courses à l’Est du Pelvoux, il voit le problème que posent les terrains cristallins de l’Eychauda et de Serre-Chevalier, avec les poudingues gigantesques de leur base et la complexité exceptionnelle de la tectonique. Il donne de ces terrains, en une note à la Société géologique, une description pétrographique précise, à laquelle il n’y a rien aujourd’hui à changer, bien que leur interprétation conforme à ses dernières idées soit maintenant bien différente de ce qu’elle était au début. D’après les rapports stratigraphiques avec les terrains voisins, ces formations énigmatiques appartiendraient au Flysch tertiaire sur lequel elles reposent. Il y aurait là, dit-il, un cas extrême de dynamométamorphisme, allant jusqu’à la production de gneiss porphyroïdes et d’amphibolites à biotite, et explicable par un charriage d’éléments supérieurs aujourdhui enlevés par l’érosion.

Mais bientôt des découvertes importantes élargissent sa manière de voir. W. Kilian rencontre près du Mont-Genèvre des brèches semblables à celles de l’Eychauda, dans les micaschistes et roches vertes associés au complexe des Schistes lustrés. Pierre Termier trouve une lame écrasée de Rouiller et Trias à la base de la formation de l’Eychauda et Serre-Chevalier, qui est donc séparée du Flysch sous-jacent par des contacts anormaux. Son âge est remis en question. Elle est certainement charriée, et non plus seulement d’hypothétiques assises supérieures détruites par l’érosion. Il établit que son substratum comporte une disposition en écailles ramenant deux fois la série normale du Mouiller au Flysch au-dessus d’une série semblable.

Les phénomènes d’étirement et laminage y ont une ampleur extraordinaire, bien supérieure à celle constatée dans le Pelvoux et la Vanoise.

En une note de 1899 à l’Académie des Sciences et un mémoire de la même année à la Société géologique, il donne une synthèse tectonique des Alpes franco-italiennes. Le Briançonnais est formé d’une série de nappes superposées qui se sont avancées de l’Est à l’Ouest sur la zone du Flysch bordant l’Oisans. La plus haute de ces nappes est celle des Schistes lustrés, à laquelle appartiennent les terrains cristallins de l’Eychauda, disposés sur les nappes briançonnaises à la manière d’une quatrième écaille. L’éventail briançonnais, consistant dans le déversement des plis orientaux vers l’Est et des plis occidentaux vers l’Ouest, s’est produit par des plissements postérieurs à l’édification du paquet de nappes.  » Les Schistes lustrés sont la vraie nappe charriée, celle qui vient de loin et dont la migration se rattache à une cause générale. Les écailles du Briançonnais ne doivent être considérées que comme des lames de charriage, de simples lambeaux arrachés au substratum par le cheminement de la nappe ». La théorie du charriage général des Schistes lustrés et du Briançonnais est aussitôt combattue par W. Kilian et E. Haug, invoquant une solidarité slratigraphique et tectonique entre les diverses zones alpines. Certains plis se prolongent de l’une dans l’autre, et des faciès considérés comme caractéristiques de ces zones s’y mêlent. Pour eux la question de charriage n’a lieu d’être posée que dans les montagnes voisines de Briançon et même là, conclut W. Kilian,  » l’hypothèse d’un charriage partiel des Alpes françaises est absolument gratuite, et semble contredite par un grand nombre de faits incontestables.  » Après une discussion vive et serrée, Pierre Termier se laissa finalement convaincre de l’absence de charriage général. Evoquant sa polémique avec W. Kilian :  » les montagnes qui se dressent entre Briançon et Vallouise, écrit il, nous les avons parcourues ensemble, admirées ensemble. Nous y avons passé des heures qui resteront parmi les plus belles de notre jeunesse : et je ne saurais dire ce qui pour moi donnait à ces heures le plus de charme, de l’azur triomphal du ciel briançonnais, de la beauté grave et majestueuse des cimes, ou du plaisir de converser avec un véritable ami. Plus tard nos conversations se sont mêlées d’ardentes controverses sans cesser un seul jour de rester amicales et charmantes. Et maintenant que sur la question capitale qui nous séparait j’ai reconnu que mon ami avait raison et que j’étais dans l’erreur, maintenant dis-je, je n’ai rien à regretter… La discussion a été pour nous le meilleur des stimulants ; elle nous a fait entrer plus avant dans l’étude du problème ; j’y ai, pour mon compte, beaucoup appris, et je crois bien que la science y a, de toute façon, beaucoup gagné : et cependant, grâce à Dieu, notre amitié n’y a rien perdu.  »

En 1902, il publie au Bulletin de la Société géologique  » Quatre coupes à travers les Alpes franco-italiennes « . La solidarité des zones des massifs cristallins, du Flysch, du Briançonnais, et des Schistes lustrés y est admise.  » Nulle part, dit-il, sauf dans la Quatrième écaille, les Schistes lustrés n’apparaissent avec la soudaineté qu’il faudrait pour qu’on put légitimement les considérer comme charriés « . Tous les terrains des Alpes françaises entre les latitudes de la Vanoise et de Pierre-Eyrautz sont autochtones à l’exception de cette Quatrième écaille, témoin d’une nappe venue de l’Est en retroussant les plis de l’éventail déjà constitué.

L’adhésion est donc complète au point de vue de W. Kilian, hormis ce dernier fait dont les conséquences demeurent capitales. Car la zone du sommet de l’éventail où repose la Quatrième écaille est toujours le siège de formidables étirements, non seulement au substratum de cette unité tectonique, mais toujours, bien que les plis y soient peu accentués et comme indécis. Il faut qu’une masse pesante, dont cette écaille est un vestige, ait passé sur le Briançonnais, une sorte de traîneau écraseur formé d’un morceau de la moitié des Alpes qui nous manque, aujourd’hui effondrée sous la plaine du Piémont. Par rapport à l’hypothèse de 1899, le niveau de l’effort de refoulement de cette masse est remonté, mais sa nécessité demeure. D’autre part, l’examen du détail des laminages tectoniques met en évidence l’inefficacité du dynamométamorphisme à provoquer la recristallisation des terrains, et dès lors Pierre Termier devient l’adversaire décidé du dynamométamorphisme.

Le beau mémoire sur  » les montagnes entre Briançon et Vallouise « , tout imprégné de la lumière et du charme des paysages briançonnais, est conçu sous l’empire des mêmes idées, et donne une minutieuse description de cette importante région.

Au printemps de 1903, il se voit attribuer par la Société géologique le prix Prestwich, dont il est le premier lauréat, en témoignage d’admiration pour ses travaux de géologie alpine. Trois ans plus tôt, il avait dirigé une excursion du 8e congrès géologique international dans l’Oisans et le Briançonnais. Nous voici en cette année de 1903 qu’il a qualifiée lui-même de décisive, et où il va établir par ses découvertes dans le Tyrol la synthèse structurale des Alpes, basée sur  » la constatation de la permanence, tout le long de la Chaîne, d’un seul et même plan bien déterminé de structure, et de certains traits de stratigraphie « .

Si l’on se reporte à l’état des connaissances à cette époque ou les théories nouvelles n’ont guère encore la sanction d’une expérience patiente et répétée, où l’exploration de vastes districts de la Chaîne est à peine ébauchée, où l’on sent des incertitudes et peut-être des conflits latents dans les travaux parcellaires en cours de beaucoup de savants pétrographes et stratigraphes, ce qui frappe dans cette grande page de l’histoire de la géologie, c’est l’audace de Pierre Termier, une audace calme, consciente de la sûreté de la méthode et de la valeur des arguments.

Sans doute Eduard Suess et Marcel Bertrand avaient enseigné à voir grand en matière de Tectonique, à se mettre à l’échelle de la planète. Sans doute les belles études de Heim, de Schardt, de Lugeon, dans les Alpes Suisses, consacraient le triomphe de la théorie des charriages, et ce dernier dans une conférence toute récente, faite en 1902 à la Société géologique, étendait enfin à la Suisse entière la structure en nappes superposées. Il fallait cependant une singulière audace pour prétendre apporter d’un coup une solution concrète à la complexité des Alpes orientales.

Pierre Termier était d’ailleurs admirablement préparé pour la découverte de cette solution. On aurait tort de voir là une soudaine illumination, déchiffrant brusquement et sans fondements bien positifs les grandes lignes d’une immense énigme : c’est l’erreur de psychologie de ses contradicteurs qui voulaient déprécier son oeuvre par le mot de  » géopoésie « . Toute l’expérience de plus de dix années de patientes recherches alpines, la méditation à longue échéance des hypothèses si débattues relatives aux problèmes essentiels des Alpes avaient doué son esprit d’une aptitude étonnante pour scruter ces montagnes.

 » Le géologue ne doit rien oublier « , disait-il plus tard à ses élèves.

Certes, ce n’était pas en vain qu’il avait appris à lire les faciès des terrains métamorphiques des Alpes, où la fragilité des points de repère stratigraphiques force le géologue à affiner à l’extrême son oeil aux critériums minéralogiques. L’habitude du travail cartographique où il faut passer partout où faire se peut et disséquer les paysages pour acquérir la notion de la géométrie des assises, presque insaisissable parfois en des pays capricieux comme le Briançonnais ; les leçons de Marcel Bertrand sur la continuité, ce fil conducteur essentiel en matière de tectonique; les discussions avec W. Kilian sur les anomalies de  » l’éventail  » des Alpes occidentales et l’interférence de phases distinctes d’orogénie, tout cela lui avait acquis une véritable maîtrise en ce genre de spéculation et devait lui permettre d’apporter tout à la fois les arguments les plus simples et les plus puissants, rassemblés dans une géniale conception synthétique.

Si, après la conférence de Lugeon, la tectonique des charriages s’avérait dans les Alpes franco-suisses, quel témoignage viendrait-il du prolongement oriental de la Chaîne :  » Démenti formel ou confirmation éclatante ? J’avoue, écrit Pierre Termier, que depuis ce moment, aucune question ne m’a paru présenter, ni un intérêt aussi vif, ni une semblable actualité. C’est pour essayer, non pas de résoudre le problème – j’étais loin de m’attendre à ce que la solution en fut aussi aisée – mais de me faire une opinion personnelle sur la structure des Alpes orientales, que j’ai voulu suivre, après le Congrès géologique international de Vienne, l’excursion que M. le Professeur F. Becke devait diriger dans les montagnes du Zillertal.  » – Dès le premier jour de l’excursion, il fut frappé de retrouver l’aspect de ses montagnes familières de Haute-Tarentaise, de Haute-Maurienne et du Queyras. L’analogie de la série des terrains allait jusqu’à l’identité pétrographique : c’étaient les mêmes Schistes lustrés avec leurs Roches vertes, associés au même Trias pennin à trois termes, et concordants sur des gneiss, micaschistes et amphibolites semblables au Permo-houiller métamorphique de la Vanoise et des massifs piémontais. Elle se traduisait en d’identiques paysages et sauta aux yeux du sagace observateur. Ce lui fut un trait de lumière : dès lors il a  » prévu tout ce qui viendrait ensuite « .

Des beaux observatoires qu’offrirent ces montagnes du Zillertal à la faveur d’un temps superbe durant cette excursion, de voir peu à peu se préciser l’idée, quelle dut être votre joie, Maître ! Il en perce quelques lueurs dans les notes et le mémoire, très objectifs et volontairement sobres, où vous avez exposé vos conclusions. Mais on en a bien mieux encore le sentiment par l’évocation splendide que vous avez faite de la  » joie de connaître « , cette récompense suprême du savant, en des accents qui portent la marque d’une expérience vécue.

Les massifs des Tauern dans les Alpes orientales sont formés de gneiss passant à du granite, le  » Zentralgneiss  » des géologues autrichiens, enveloppé d’une épaisse série concordante de schistes cristallins, la  » Schieferhülle « , faite de micaschistes, amphibolites, calcschistes et roches vertes. Cette série considérée alors comme continue, d’âge paléozoïque, et régulièrement comprise entre les gneiss réputés très anciens et du Trias, est en réalité, déclare Pierre Terrnier, complexe, ainsi que E. Suess l’avait soupçonné treize ans avant. Des lames de calcaires, souvent accompagnées de Quartzite et de Marbres phylliteux, situées tantôt à la base de la Schieferhülle, tantôt en intercalations, ne sont autres, dit-il, qu’un Trias étiré et lenticulaire jusqu ici méconnu. La Schieferhülle se décompose, par conséquent, en plusieurs vastes nappes de charriage indépendantes du Zentralgneiss. L’âge de ces schistes métamorphiques est mésozoïque, du moins pour la partie supérieure, étonnamment semblable à la série des Schistes lustrés des Alpes occidentales.

Autre fait essentiel noté par Pierre Termier : la Schieferhülle, au Nord comme au Sud des Tauern, s’enfonce sous des terrains paléozoïques. Il n’y a pas, comme on l’a cru, de faille longitudinale au bord septentrional, mais une plongée souvent très rapide, et parfois verticale avec intercalation fréquente d’une lame concordante de Trias. Ainsi le pays tout entier des nappes des Tauern se dessine comme une immense fenêtre laissant émerger, sous les vieux gneiss, les nappes profondes avec leurs terrains mésozoïques, ployées en voûte anticlinale.

Ce bord septentrional présente d’ailleurs des coupes étranges. Les géologues y ont bien vu des lambeaux de Trias posés à la fois sur les vieux gneiss du Nord et sur la Schieferhülle, et les ont décrits comme transgressifs. Cette interprétation n’est pas possible, dit-il : ce Trias a même faciès que le Trias concordant de la Schieferhülle ; il repose parfois en discordance angulaire sur ce dernier bien qu’étant de même âge, ou se présente en série renversée, ou porte des lambeaux de terrains plus anciens témoins de nappes de charriage plus hautes. La conséquence en est que ce Trias soi-disant transgressif est en contact anormal avec la Schieferhülle, et appartient à la nappe des phyllades paléozoïques recouvrant la plongée septentrionale des nappes des Tauern. Par les Radstadter Tauern, il va se souder aux Alpes calcaires du Nord et celles-ci font donc partie du même complexe tectonique, c’est-à-dire des nappes les plus élevées des Alpes orientales.

Ces observations amènent Pierre Termier à la conception suivante. Dans la fenêtre des Tauern, déchirure longue de 170 km. et large de 30 km., apparaissent au moins deux nappes dont la plus basse est formée de Zentralgneiss et de Trias et la plus haute de micaschistes permo-houillers, de Trias et de Schistes lustrés. Au-dessus, visible en bordure, vient une nappe très laminée, faite surtout de Trias. Plus haut, enfin, se placent au moins deux nappes, formées de phyllades paléozoïques avec une couverture de Trias et Lias. A celles-ci se rattachent les Alpes calcaires du Nord.  » Où sont les racines de ces nappes ? Je réponds sans hésiter : au Sud  » écrit-il, car de ce côté des Tauern, on ne voit jusqu’à la ligne du Gail que des plis verticaux incroyablement serrés et multipliés, ayant le caractère de zones de racines ; au Nord, au contraire, l’allure est onduleuse ou tabulaire;  » le contraste est absolu et le doute n’est pas permis « .

Antérieurement Frech avait montré que la ligne tectonique du Gailtal sépare les deux faciès du Mésozoïque sud-alpin et nord-alpin, Haug avait rattaché par l’Ouest le Gailtal au Rhatikon et aux Alpes calcaires du Nord, Rothpletz, puis Lugeon avaient montré que le Rhatikon est une nappe. Tout dernièrement Haug et Lugeon viennent de voir la complexité des Alpes calcaires du Nord et leur structure charriée ; ils ont communiqué à Pierre Termier la substance de leur mémoire encore inédit.

Les arguments tectoniques s’ajoutent aux arguments stratigraphiques. Conduit à chercher au Sud des Tauern, dans la zone plissée, les racines des nappes austro-alpines supérieures, Pierre Termier ne doute pas qu’il faut les placer dans le Gailtal et le Drauzug. Les Alpes calcaires du Nord se présentent donc à la façon d’un immense lambeau de recouvrement long de 450 km.;  » le cheminement de ces nappes à partir de leur origine a atteint et peut-être dépassé 120 km « .

D’importants corollaires de ces résultats s’étendent aux massifs plus occidentaux et plus orientaux. Les Schistes lustrés de la Basse-Engadine qui s’enfoncent de tous côtés sous les gneiss et micaschistes des massifs de l’Oetztal et de la Silvretta ne peuvent être autres que ceux des Tauern réapparus dans une fenêtre de 55 km. de longueur et 18 de largeur. Il faut rapporter Oetztal et Silvretta à la même nappe que les phyllades paléozoïques du Nord de la fenêtre des Tauern. Ces beaux massifs qui culminent à plus de 3.700 et possèdent des glaciers parmi les plus étendus des Alpes,  » où l’on peut se promener pendant des jours et des jours, dont les rochers paraissent enracinés bien avant dans l’écorce terrestre « , ils ne sont pas en place non plus, mais ils viennent d’ailleurs.

Une autre propriété essentielle de la Chaîne alpine apparaît en même temps en singulier relief : c’est la zone des Schistes lustrés, la zone axiale des Alpes, où des séries compréhensives  » embrassent sous un faciès constant les dépôts d’une longue suite d’âges géologiques  » et où s’est développé le métamorphisme régional alpin. Ces Schistes lustrés qui de Gênes au Rhin se poursuivent sans discontinuité, ils se poursuivent en réalité bien au delà, cachés sous les nappes austro-alpines, et nul ne l’aurait soupçonné sans les fenêtres de l’Engadine et des Tauern. De l’autre côté, c’est jusqu’en Sierra-Nevada qu’il convient de les prolonger en passant par la Corse, car, dans la Sierra-Nevada, Pierre Termier a découvert peu auparavant les indices d’une structure en carapace dans des schistes cristallins à faciès du métamorphisme alpin.

Suess a tracé avec précision au Sud des Tauern et jusqu’à l’extrémité Est de la Chaîne alpine la ligne tectonique séparant Alpes et Dinarides. Pierre Termier la prolonge à l’Ouest par la Tonalelinie de Salomon jusqu’aux lacs italiens. Jalonnée souvent de failles ou de bandes de roches broyées, elle court peu au Sud de la zone des racines les plus méridionales et marque une frontière très accusée, non seulement par le contraste des faciès mais par la tectonique.

Quelle hypothèse, d’ailleurs soigneusement distinguée des résultats positifs, peut expliquer ces faits ? La translation d’ensemble du pays dinarique sur le pays alpin, à la façon d’un traîneau écraseur, masse immense qui est tout le Rückland des Alpes, masse rigide qui n’a fléchi que bien plus tard en des plissements dus à une décompression.  » Je ne me lasserai pas de dire, écrit-il, qu’il n’y a pas de pli couché sans un déplacement relatif de la zone superficielle de l’écorce et d’une zone plus profonde…, ou bien il faut donner aux plis des propriétés singulières, et les faire, à la surface du sol, s’écouler comme des laves.  » Le mobilisme des plus nouvelles théories n’est-il pas en germe dans cette dérive de la zone supérieure de l’écorce terrestre sur son substratum? Toutefois, il n’exclut pas l’influence de la gravité dans le phénomène :

 » Cette translation a été facilitée, sinon déterminée, par un affaissement préalable de toute la région alpine : et il est probable que les sommets les plus élevés du pays transporté ne se sont trouvés à aucun moment du transport beaucoup au-dessus du niveau de la mer… Les nappes, une fois mises en place et enfouies sous les lambeaux dinariques, sont lentement remontées au jour, en se ployant, d’ailleurs, et s’ondulant suivant deux système

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